Devenu un événement incontournable de la rentrée parisienne cinéphile, L'Etrange Festival fête cette année ses 20 ans. L'occasion de jeter un coup d'oeil dans le rétroviseur pour constater le brillant travail de défrichage et de patrimoine réalisé par ses organisateurs, toujours prompt à mettre en lumière des pépites venues d'ailleurs, parfois déviantes et définitivement étranges, d'hier, d'aujourd'hui et de demain. Pour fêter dûment cet age qui ne saurait être de raison, les programmateurs ont donc mis les petits plats dans les grands pour offrir une véritable orgie de films aux parisiens de passage, de retour de vacances et aux courageux qui ont traversé un été aux abonnés absents. Entre compétitions, avant-premières, inédits, pépites, cartes blanches, rétrospectives, ciné-concerts... vous l'aurez compris, il y aura de quoi faire dans les profondeurs ouatées du Forum des Images. TORSO y sera, bien sûr, et reviendra sur les grands moments de la manifestation en temps et en heure. En attendant, voici un rapide tour du propriétaire des divers films que nous retrouverons à partir du 4 septembre, ceux que nous avons déjà croisés ici et là, ceux que nous attendons de pied ferme et ceux dont nous n'avons jamais entendu parler et dans les rangs desquels se cachent sûrement une poignée de ces perles obscures que L'Etrange s'est fait une spécialité de mettre en avant. Sortez les bougies, éteignez les lumières (et vos smartphones) et préparez-vous à l'impact !

 

Compétition Internationale

Puisqu'il faut bien commencer quelque part, penchons-nous sur la Compétition Internationale dont le vainqueur se verra décerner le Prix Nouveau Genre. On retrouve au sein de cette sélection de long-métrages quelques titres connus, la plupart croisés lors de notre périple cannois du printemps dernier. Tout d'abord, l'un de nos coups de coeur découvert lors de la Semaine Internationale de la Critique, l'excellent It Follows de David Robert Mitchell. Ca nous a plu, du coup nous avons interviewé son jeune auteur américain, dont le formidable premier film The Myth of the American Sleepover (titre génial s'il en est) vient tout juste de sortir en DVD chez Metropolitan. On ne saurait trop vous conseiller de voir ces deux films qui ne seront jamais programmés sur l'un des 27 écrans du golgothe troglodyte voisin du Forum des Images (quoique, It Follows est distribué en France par Metropolitan Filmexport et va sortir en salles en janvier 2015). Et puisque le second passe à L'Etrange, ruez-vous y ! Egalement découvert à Cannes, du côté de la prestigieuse Quinzaine des Réalisateurs, le sympathique thriller A Hard Day de Kim Seong-Hun, qui fait une démonstration appliquée de tout ce qui fait le brio mais aussi les faiblesses d'une certaine frange du cinéma coréen actuel. Filmé avec une grande maîtrise, écrit avec un sens certain du suspens et un humour bien senti, le long-métrage pèche par manque d'originalité en nous proposant une énième variation sur le thème du flic corrompu (ultra-rebattu dans les polars en provenance du Pays du Matin calme). A défaut de révolutionner le genre, on l'aura compris, A Hard Day reste un solide thriller dont la mise en scène est une leçon de spatialisation, rappelant que les cinéastes corréens n'ont pas leur pareil pour orchester des scènes d'action époustouflantes. À voir.

Egalement présenté à la Quinzaine, mais beaucoup moins mémorable, These Final Hours n'avait pas du tout convaincu la moitié de notre petite équipe qui avait encore le courage, en fin de festival, d'empiler les péloches (enfin les disques durs, c'est tout de suite moins sexy). Séance de rattrapage donc, où l'on aura l'occasion de trancher : le long-métrage post-apocalyptique australien de Zak Hilditch vaut-il plus qu'une bonne bière de fin d'après-midi ? Côté Marché du Film, nous avions eu l'occasion de découvrir le tout à fait détestable Killers des Mo Brothers (à la ville, Kimo Stamboel et Timo Tjahjanto, autant frères que nos deux rédacteurs cannois, quoique comme eux, ils ont peut-être le même t-shirt). Une grosse dose nauséabonde de mauvais goût et de violence complaisante, réservée aux amateurs de torture porn, d'autant que le film dure la bagatelle de 137 minutes. Beaucoup plus sympathique, le western autrichien The Dark Valley d'Andreas Prochaska, étonnante greffe entre le western crépusculaire et une certaine sensibilité germanique. Malgré quelques fautes de style (les scènes d'action et une B.O. discutable), ce long-métrage lanscinant enveloppé par la neige et bordé de cimes arides mérite amplement le détour.

DarkValley

Cette compétition est également l'occasion de retrouver des cinéastes que nous connaissons bien. Après l'expérience douloureuse et le sévère échec de Colt 45 – un film raté qui reste une proposition étonnament radicale dans le paysage du cinéma français – Fabrice Du Welz renoue avec ses racines pour Alléluia, proclamé second film d'une trilogie ardennaise dont Calvaire était le premier volet. L'aspect le plus intriguant du projet est probablement l'absence de Benoît Debie, directeur de la photographie attitré du réalisateur belge depuis ses débuts. Reste à voir si Manuel Dacosse, responsable de la lumière sur Amer et L'étrange couleur des larmes de ton corps, saura faire oublier les superbes images composées par son prédecesseur, qui avait transformé les boueuses étendues ardennaises en une carte postale de fin du monde. Peux-être Du Welz et Debie avaient-ils eu l'occasion de découvrir le cinéaste espagnol Nacho Vigalondo lors des Fantastic'Arts 2009, où ils étaient membres du jury de la compétition internationale. Nous y étions, et nous avions pris une belle claque devant Timescrimes, premier film de Vigalondo projeté dans la défunte section des inédits vidéos de la vénérable institution vogienne. Son troisième opus, Open Windows, nous arrive avec de bons échos malgré un concept prompt à rendre méfiant : un cyber found-footage interprété par un duo estampillé hype en les personnes d'Elijah Wood et de la célèbre pornstar retraitée devenue romancière, l'inénarable Sasha Grey.

Ceux qui nous suivent depuis un moment le savent, chez TORSO nous aimons le Japon, ses cinéastes et sa culture protéiforme. Nous sommes donc très heureux de retrouver un nouveau film de chacun des deux auteurs japonais auxquels nous avons consacré un numéro : Takashi Miike et Sono Sion. Le premier, stakanoviste du genre, revient avec ce que sa page imdb présente comme une 92ème réalisation (téléfilms et épisodes de série compris), pas moins ! Avec un film en post-production et un autre en cours de tournage, le vétéran sera bientôt centenaire, le tout en un petit quart de siècle. Cette fois, avec Over Your Dead BodyMiike adapte une pièce du kabuki, le théatre traditionnel japonais, dans laquelle interprétation, rêve et réalité s'entremellent tandis que les meurtres s'enchaînent en coulisses. Son compatriote Sono Sion, dont L'Etrange met le travail en lumière depuis plusieurs années (la double programmation en 2011 de Cold Fish et Guilty of Romance aura été décisive dans la mise en chantier de notre numéro consacré au cinéaste), revient après l'excellent accueil réservé l'an dernier à Why Don't You Play In Hell?, lauréat d'un Prix du Public mérité. Cette fois, le polymorphe cinéaste japonais présentera (en personne) Tokyo Tribe, adaptation de manga présentée comme une relecture orientale et futuriste du classique The Warriors. Les attentes pourraient difficilement être plus élevées, on l'attend de pied ferme !

TT1

Au chapitre des films repérés à Cannes mais que nous n'avions pas réussi à voir, notons la présence à L'Etrange de A Girl Walks Home Alone At Night, production américaine réalisée par l'iranienne Ana Liliy Amirpour, qui fraye en territoire vampirique pour mieux commenter la situation des femmes de son pays. Autre projet intriguant, la coproduction germano-hongro-suédoise White God dont le thème et surtout le titre, en forme de références limpides au grand Samuel Fuller, mettent la barre haute. Lauréat du prix Un Certain Regard sur la côte d'azur, le long-métrage de Kornél Mundroczò arrive précédé d'une très bonne réputation. Pour le reste, la compétition propose pêle-mêle un polar anglais qui se présente comme très noir (Hyena), l'inévitable thriller coréen (The Fives), un thriller radiophonique allemand dont la double-filiation fait un peu peur – d'une part le séminal Un frisson dans la nuit d'Eastwood, de l'autre le tâcheron Eli Roth – adapté d'un court-métrage déjà réalisé à quatre mains (Radio Silence), de l'horreur irlandaise (le très attendu The Canal) ou belge (Cub), des comédies horrifiques (l'intriguant The Voices, premier projet nord-américain de Marjane Persepolis Satrapi) ou humides (Wetlands) et de l'action américaine à petit budget (Faults). Pour conlure, trois films qui intriguent : White Shadow, drame tanzanien mettant en scène un jeune albinos et passé par Sundance et Venise ; I Number Number, polar sud-africain inspiré par le cinéma d'action de Hong Kong ; et enfin The Tribe, premier film ukrainien tourné entièrement en langue des signes (sans sous-titres) et qui a fait du bruit, c'est la cas de le dire, à la Semaine de la Critique. Vous l'aurez compris, il y en aura pour tous les goûts.

 

Inédits et avant-premières

Aux rayon des inédits, L'Etrange propose cette année une solide livraison de films en tous genres. Autant dire que le prisme est large entre l'expérimental espagnol The Distance le retour du bourrin Uwe Boll avec Rampage: You End Now (tout est dans le titre). Dans l'intervalle, on retrouvera un nouveau thriller coréen (à croire qu'il ne font que des thrillers dans ce pays), Hwa Yi: A Monster Boy ainsi que la nouvelle livraison du vétéran Kim Ki-Duk, l'intriguant Moebius (ah bah non tient, celui-là c'est un drame). Pour leur nouveau road trip perché, Benoît Delépine et Gustave Kervern se sont associés au romancier Michel Houellebecq, qui signe le scénario de Near Death Experience. Produit par Takashi Miike, Arcana est la première réalisation de son assistant de longue date Yoshitaka Yamaguchi, qui adapte un célèbre manga avec pour objectif avoué de faire frissoner les spectateurs. Toujours du côté du fantastique, notons la présence du vénézuelien The House At The End Of Time, encore un film que notre emploi du temps cannois ne nous avait pas permis de voir (il était projeté en séance de minuit). On retrouvera par ailleurs le maquilleur David Scherer au générique d'un rare film fantastique français de cette époque post-french frayeurs, l'intriguant Horsehead. Ajoutez à celà le retour de l'inclassable Bruce LaBruce avec un nouveau film trans-genre (Pierrot Lunaire), un road trip animé halluciné (Asphalt Watches), un film expérimental ouvertement hédoniste (Perfect Garden), un documentaire sur un papy SM (The Incomplete) et un drame autrichien par un disciple de Michael Haneke (My Blind Heart) ; tout un programme. D'autre part, le film-testament du russe Alexeï Guerman, commencé en 2000 et achevé après la mort du cinéaste par ses proches collaborateurs, se targue d'un titre pour le moins ambitieux : Il est difficile d'être un dieu. 170 minutes de science-fiction contemplative adaptée d'un roman des auteurs de Stalker, ça passe ou ça casse. En clôture, nous pourrons enfin découvrir le thriller The World of Kanako, gros carton au box-office japonais cet été réalisé par Tetsuya Nakashima, et qu'on nous présente comme un descendant du Hardcore de Paul Shrader... 

House

Côté documentaires inénits, on retrouve pas moins de deux films consacrés à la myhtique société de production Cannon Group, à l'origine d'opus glorieux tels Bloodsport (Le JCVD par excellence), Cyborg (sans lequel Les Miséroïdes n'auraient jamais existé), Massacre à la Troçonneuse 2 ou, plus étonnant, Love Streams de John Cassavetes... Une société connue pour ses films comme pour ses frasques, les deux documentaires (intitulés Electric Boogaloo et The Go-Go Boys) proposant apparement des points de vue très différents sur l'histoire. Godfrey Reggio, auteur de la cultissime trilogie Quatsi, revient avec un nouveau film à la frontiète entre documentaire et cinéma expérimental (et toujours mis en musique par Philip Glass), et présentera lui-même Visitors en marge de la carte blanche que lui offre L'Etrange. Le clippeur espagnol Danny Garcia s'intéresse quant à lui à la trajectoire météorique de Johnny Thunder, guitariste des New York Dolls décédé en 1991 (Looking For Jonnhy). Toujours rock, Autoluminescent s'attache au destin du punk australien Roland S. Howard, membre de plusieurs groupes mythiques et collaborateur de Nick Cave et Wim Wenders. The Search For Weng Weng est consacré à une autre figure singulière : celle de cet acteur mesurant 80 centimètres qui devint célèbre en incarnant des parodies cheap de James Bond et qui disparu dans des conditions restées mystérieuses, offrant au cinéaste un point de départ idéal pour dresser en filigrane le portrait de l'excentrique cinéma philippin. Dans la tradition de Lost in La ManchaLost Soul – The Doomed Journey of Richard Stanley's Island of Dr Moreau raconte le désastre personnel et professionnel du réalisateur d'Hardware, qui fut évincé au bout d'à peine trois jours de tournage au profit de John Frankenheimer. Dur. Enfin, Etrangement vôtre, réalisé pour les 20 ans du festival, propose une visite guidée parisienne très personnelle par le parrain de l'Etrange, l'éternellement jeune Alejandro Jodorowski.

 

Rétrospective et pépites de L'Etrange

Fidèle à la tradition, le festival propose de redécouvrir des films inclassables, célèbres ou oubliés. Ces pépites incluent cette année le chef d'oeuvre de David Cronenberg : l'inusable Videodrome. Beaucoup moins connus, les deux films de Vaclav Vorlicek, entre animation, comédie et fantastique : Qui veut tuer Jessie ? (1966) et A Nice Plate Of Spinach (1977). Autre diptique, les deux premiers films de la série Dolemite, avec le comique Rudy Ray Moore dans le rôle titre, qui apporteront une touche blaxploitation bienvenue à cette vingtième édition. Toujours très seventies, le buddy movie musclé Les casseurs de gang avec Robert Blake et Elliot Gould, et réalisé par Peter Hyams, vétéran souvent peu inspiré qui peut cependant se targuer d'avoir dirigé Michael Caine, Natalie Wood, Sean Connery, Arnold Schwarzenegger, Jean-Claude Van Damme, Harrison Ford, Gene Hackman, Roy Sheider, Michael Douglas ou encore Catherine Deuneuve... on aura beau dire, ça force le respect. Enfin, puisqu'on ne saurait parler de bis sans faire escale au pays de Bruno Mattei, nous pourrons (re)découvrir Blastfighter, relecture eighties de Rambo par Lamberto Bava, le fils pas tout à fait prodigue de l'auteur auquel TORSO avait consacré son numéro 6.

Jessie

D'autre part, pour fêter les 20 ans, les programmateurs de L'Etrange ont vu grand et proposent 20 films qui ont marqué le festival au cours des 20 années écoulées. On y retrouve pêle-mêle Clive Barker (Le maître des illusions), Shinya Tsukamoto (Testsuo), Harmony Korine (Gummo), Ben Wheatley (Down Terrace), Gaspard Noé (Seul contre tous), Takashi Miike (Dead Or Alive), Bruce LaBruce (Hustler White), Uwe Boll (Rampage), Duncan Jones (Moon), Jane Kounen (Vibroboy), Kim Ki-Duk (L'île) ou encore les frères Quay... la liste n'est pas exhaustive !

 

Cartes Blanches

Enfin, toujours à l'occasion exceptionnelle de cette vingtième édition, les organisateurs du festival ont choisi de proposer trois cartes blanches à des auteurs phares. Le premier, Jacques Audiard, joue le jeu à fond avec une palette de films tous plus originaux les uns que les autres : un porno gay (New York City Inferno), un documentaire post-68 sur des motards têtes-brûlées (Continental Circus), une comédie musicale des années 30 (Les chercheuses d'or), un tour du monde racoleur comme il en fleurissait au début des années 60 (Mondo Cane), et un peu moins surprenant, le classique Les Tueurs de la lune de miel de Leonard Kastle.

Plus classique, Sono Sion présentera After Hours (Martin Scorsese), French Connection (William Friedkin), Le Secret de Veronika Voss (R.W. Fassbinder) et le polar Adieu l'ami de Jean Herman, avec Alain Delon et Charles Bronson. Plus étonnant, son choix de Babe 2, le cochon dans la ville réalisé par George Miller. Sur le site web du festival, dans sa brève présentation du film, Sono Sion nous apprend que Babe est tout simplement son film préféré de tous les temps. Ce type-là est décidément imprévisible.

Enfin, Godfrey Reggio se montre égal à lui-même puisqu'il présentera Los Olvidados (Luis Buñuel), L'Epouvantail (Jerry Schatzberg), Cops (Buster Keaton), Le Manuscrit trouvé à Saragosse (Wojciech Has) ainsi qu'une poignée de films expérimentaux inconnus au bataillon.

Précisons que les séances seront toutes présentées par Jacques Audiard, Sono Sion ou Godfrey Reggio.

Lord

Vous l'aurez compris, il s'avère bien difficile de dresser un portrait exhaustif du programme de cette vingtième édition de L'Etrange Festival. D'autant que nous n'avons évoqué ni la compétition internationale de court-métrages, ni les ciné-concerts Retour de Flamme pête les plombs! (lors duquel Serge Bromberg illustrera au piano les pépites restaurées par Lobster Films) et The Pere Ubu Group plays Carnival of Souls (illustration d'un film culte par une nouvelle incarnation d'un groupe culte)... On en a sûrement oublié en route, forcément, alors le mieux est encore que vous alliez directement jeter un oeil (si possible le bon) sur le site officiel du festival : http://www.etrangefestival.com/2014/fr/

Rendez-vous à la rentrée !

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