What happened 60 seconds ago...

Deux des meilleurs films de l'année démarrent d'une manière relativement jumelle, ouvrant les hostilités sur un long plan séquence en forme de manifeste : Tokyo Tribe, d'abord. Deux enfants, perchés sur un mur, bouillonnent : ce soir, il va se passer quelque chose. La caméra les suit puis les quitte, démarrant son errance aérienne dans un Tokyo façon cour des miracles urbaine et bariolée. Un premier beat s'installe, le jeune narrateur qui fera office de chœur apparaît, une grand-mère DJ donne le la de ce film de gangs grandiloquent dans lequel pratiquement aucune réplique ne sera pas rapée. Ce premier plan, survolant les lieux ou s'approchant avec gourmandise de certains personnages, vaut pour la caractérisation d'une esthétique qui sera celle de tout le film : la caméra serpente, œil dévorant braqué sur un monde en mouvement constant, avide d'événements que ledit monde, peu avare, lui donnera toujours. L'une des forces du film est d'avancer, malgré une mise en scène souvent ciselée (l'action n'a jamais été aussi bien filmée par le cinéaste), en donnant une impression d'aléatoire, et en définitive de liberté : souvent, et c'est le cas dans ce premier plan, on a le sentiment que la mise en scène ne régit pas les événements, mais plutôt qu'un monde bouillonne et qu'où que la caméra braque son objectif, quelque chose se passera dans le champ. Celle-ci achève sa course devant une camionnette. Un écran titre en surimpression : « ce qui s'est passé il y a soixante secondes ». L'événement en question survient devant nos yeux, quand bien même il n'y a eu aucune coupe et le plan continue : ce faisant, Sono Sion se soustrait à une règle de transparence usuelle : marquer le déplacement temporel par une coupe. Ici, on nous annonce un retour dans le temps que le montage ne soutient pas, et pour lequel suffit une croyance totale en la fiction qui se développe ici suivant ses propres règles.

Tokyo-Tribe-Ryohei-Suzuki-guns

Un tueur masqué traque sa proie dans une forêt. La caméra se déplace, et rend visible l'écran blanc sur lequel est projetée cette scène : un film dans le film. Elle surplombe alors un drive-in : sous un ciel d'été, l'ensemble de la petite ville de Texarkana assiste à la projection annuelle d'un long-métrage bien réel tourné sur ses terres et inspiré de meurtres non moins réels : The Town That Dreaded Sundown (Charles B. Pierce, 1976). Des couples alanguis sur le capot des voitures, des amis ricanant « shit, la dernière fois que j'ai vu ce film, j'avais douze ans », différents figurants figés comme des suspects instantanés de meurtres qui ne sont pourtant pas encore arrivés, une ligue conservatrice qui proteste contre ce genre de manifestations, le projectionniste perché sur sa chaise haute, le visage campé à côté du cercle lumineux qui projette le film... Voilà pour le décor d'un monde tout entier articulé autour du totem que constitue le film de Pierce. Deux adolescents s'éclipsent de la séance, pour trouver un peu d'intimité loin de ce rassemblement populaire local. Le plan s'achève sur la voiture des deux amoureux qui s'éloigne vers l'horizon de sa petite bourgade, tandis que trône fièrement la colonne annonçant le film projeté ici ce soir.
Cet élégant plan séquence introduit plusieurs éléments phares de ce film fascinant : l'inclusion troublante du film inaugural au sein de sa reprise (l'image de l'original s'imbrique dans le découpage du remake) et, surtout, une manière à la fois douce et mélancolique d'inscrire ses personnages dans la tragédie minuscule de leur condition de personnages de slasher : en quittant la séance du film original où ils ne sont que spectateurs, ils acceptent enfin de devenir acteurs de leur propre film, et donc victimes (ou tueurs) à leur tour.

sundown1

Sono Sion et Alfonso Gomez-Rejon ouvrent leur film par un plan séquence qui synthétise leur désir d'un cinéma total, qui se regarde en profondeur et se questionne pour en extraire non pas une froide théorie, mais une réflexion interne, par l'expérience. Tokyo Tribe et The Town That Dreaded Sundown jouent tous deux sur des stéréotypes, qu'ils creusent en profondeur plutôt que d'en jouer avec distance.
Le cinéaste japonais explore un Tokyo fantasmé et traversé par l'esprit des Guerriers de la nuit de Walter Hill (entre autres). Pour autant, son film – dans la continuité du très beau Why Don't You Play in Hell? – continue de rêver d'un avenir pris à bras le corps par une jeunesse métissée et idéaliste. L'Américain, quant à lui, dilue son récit dans une ville à la fois double (puisque située à cheval au Texas et en Arkansas) et fantôme, habitée par les images d'un film vieux de quarante ans qui sert à la fois de toile de fond et de moteur esthétique du film. Loin de ne constituer qu'une coquetterie maniériste, l'usage des images de l'original au milieu de certaines séquences du remake fait état d'un monde englué dans son propre passé, déterminé par des événements qui le précédent et se répèteront éternellement. Dans les deux cas, c'est bien la puissance du cinéma qui est questionnée. Et le regard que portent les films sur leurs propres images fut une constante surprenante de l'année qui s'achève.

Images sous vide

Plusieurs films font état d'un monde manipulé, trompé ou reconfiguré par sa propre représentation. Les images sont reprises et soustraites à leur propre dialectique (The Sacrament), questionnent les affects fragiles et superficiels qu'elles véhiculent (Gone Girl), figent la douleur de n'être pas conformes aux fantasmes de ses personnages (Starry Eyes, True Love Ways)... Elles se forment dans la matière du souvenir (White Bird In A Blizzard), y compris du souvenir de l'avenir fantasmé par le passé (Space Station 76). Elles créent des apparitions et des mouvements impossibles, lorsqu'elles donnent naissance à des fantômes et à des passages secrets qu conduisent du placard de la chambre d'un adolescent à celui de la chambre de sa petite amie, dont il peut alors observer des images interdites (Jamie Marks is Dead). Elles emprisonnent les personnages dans une cellule dont ils ne parviennent pas à s'échapper (The Town That Dreaded Sundown, A Girl Walks Home Alone At Night). Elles donnent naissance à une créature redoutable car s'appuyant sur l'image protéiforme de visages multiples, connus ou inconnus de sa victime (It Follows). Elles peuvent aussi refléter un monde familier à travers un regard étranger qui le rend plus trouble, crypté (Under the Skin).

under

Cette année, un grand nombre de films a ainsi observé la puissance des images et leur emprise sur les personnages, ou leur force discursive. Beaucoup de long-métrages ont également cherché à mettre en échec leur efficience, en vidant les images par expiration de leurs systèmes et stéréotypes : la première partie de Gone Girl ne cesse de vider les situations de leur vérité : tout y apparaît faux, policé, et l'on cherche (en vain) sur le visage de Ben Affleck des affects clairs qui nous permettraient d'en dégager une personnalité : personnalité qui n'existe pas, la surface de ce visage ne cessant de se dérober au profit d'une autre surface. Les personnages de Wrong Cops sont des coquilles vides tournant en rond dans un système de représentation vidé, hébété : celui de la série télévisée policière et de la comédie américaine contemporaine, pensées comme un vase clos dans lequel errent des figures identifiées exsangues : l'image de Marilyn Manson est inversée (il campe un adolescent de 45 ans, lisse et gentiment idiot), les parents de Laura Palmer apparaissent l'une et l'autre à chaque extrémité du film sans jamais se rencontrer, et l'ensemble évoque un rêve infernal qu'auraient pu faire les deux flics abrutis de Supergrave.

All Cheerleaders Die de Lucky McKee et Chris Sivertson vise la contamination, l'ensorcellement d'un régime fictionnel précis (le campus movie) mais peine malheureusement à en dégager quoi que ce soit. The Guest d'Adam Wingard ausculte avec froideur et fausse malice une home invasion emprunte de clichés qu'il ne questionne jamais, et qu'il utilise en donnant l'impression de les mépriser, sans pour autant poser le moindre regard sur eux.
On a peu retrouvé cette année ce qui constituait l'une des caractéristiques surprenantes de l'an dernier, à savoir le retour d'un certain classicisme horrifique (The Conjuring, Dark Skies). On l'a retrouvé dans l'intéressant mais globalement décevant Dark House de Victor Salva, mais l'exemple est relativement isolé. 2014 aura été l'année d'une crise sérieuse de la représentation, et s'est régulièrement demandée quelle était la portée de ses propres images, par rapport à des images qui lui précèdent. Avec, par instants, un regard droitement fixé vers l'avenir. L'entêtant mais mensonger « Spring break forever » de l'an dernier passe la main à un mantra bien plus positif : « Tokyo Tribe, never ever die ». Une manière de dire qu'évidemment, le cinéma non plus.

TOP 10 DE LA REDACTION

01. The Town That Dreaded Sundown d'Alfonso Gomez-Rejon
02. Tokyo Tribe de Sono Sion
03. White Bird In A Blizzard de Gregg Araki
04. Jamie Marks Is Dead de Carter Smith
05. The Sacrament de Ti West
06. Wrong Cops de Quentin Dupieux
07. Starry Eyes de Fred Kolsch & Dennis Widmyer / Nova Express d'Andre Perkowski / True Love Ways de Mathieu Seiler / It Follows de David Robert Mitchell

sundown3

TOP 10 DES REDACTEURS

Adrien Clerc

01. The Town That Dreaded Sundown d'Alfonso Gomez-Rejon
02. White Bird In A Blizzard de Gregg Araki
03. Nova Express d'Andre Perkowski
04. The Sacrament de Ti West
05. The Dark Sleep de Brett Piper
06. Les gardiens de la galaxie de James Gunn
07. Space Station 76 de Jack Plotnick
08. Foxfur de Damon Packard
09. Cooties de Jonathan Milott & Cary Murnion
10. Dark House de Victor Salva

whitebird

Julien Oreste

01. The Town That Dreaded Sundown d'Alfonso Gomez-Rejon
02. Tokyo Tribe de Sono Sion
03. True Love Ways de Mathieu Seiler
04. Jamie Marks is Dead de Carter Smith
05. Starry Eyes de Fred Kolsch & Dennis Widmyer
06. The Sacrament de Ti West
07. Gone Girl de David Fincher
08. White Bird In A Blizzard de Gregg Araki
09. Wrong Cops de Quentin Dupieux
10. Under the Skin de Jonathan Glazer

true love ways

Pierre Nicolas

01. Tokyo Tribe de Sono Sion
02. Wrong Cops de Quentin Dupieux
03. It Follows de David Robert Mitchell
04. The Barkley Marathons: The Race That Eats Its Young de Annika Iltis & Timothy James Kane
05. Jamie Marks Is Dead de Carter Smith
06. A Girl Walks Home Alone At Night d'Ana Lily Amirpour
07. Under the Skin de Jonathan Glazer
08. White Bird In A Blizzard de Gregg Araki
09. Starry Eyes de Fred Kolsch & Dennis Widmyer
10. Space Station 76 de Jack Plotnick

it-follows-02

Submit to FacebookSubmit to Google PlusSubmit to TwitterSubmit to LinkedIn

Ajouter un Commentaire


Code de sécurité
Rafraîchir