Et voilà, 2015 s’achève. C’aura été une année un peu particulière pour Torso, puisque notre petite équipe a un peu moins écumé les festivals que les années précédentes. Les aléas du fonctionnement d’une revue indépendante, dont le développement se heurte fatalement aux impératifs personnels de chacun d’entre nous. Ce simple fait explique probablement que la plupart des films qui se trouvent dans nos classements cette année ont été vus au cinéma, et constituent des sorties en salle « officielles » (par opposition aux trublions inmontrables et non montrés glanés ces dernières années, par exemple, au marché du film cannois… et qui nous manquent, avouons-le).

Néanmoins, il aura été difficile de s’enthousiasmer outre mesure ces derniers mois, d’autant que les films que nous avons préférés sont, pour beaucoup, sortis en tout début d’année. Pas très grave, et rappelons-nous que 2014 avait été sauvé in extremis par l’excellent The Town That Dreaded Sundown. Cette année, pas de deus ex machina, et même finalement peu de films très « torsaliens » au palmarès. Si nous avons pu adhérer aux derniers efforts de Bennett Miller (Foxcatcher), Lisandro Alonso (Jauja) ou Nanni Moretti (Mia Madre), voilà qui ne rentrera que peu en adéquation avec notre ligne éditoriale. Seulement voilà, qu’avons-nous trouvé cette année sur cette ligne ?

Pour autant qu’on puisse compter sur une rassurante et néanmoins fragile politique des auteurs, intéressons-nous aux cinéastes dont on attendait les films. Le désormais incontournable Sono Sion, dont on ne cesse de louer l’hyperactivité actuelle, a globalement déçu. Le faussement fédérateur Love & Peace ou The Virgin Psychics n’ont pas rencontré l’engouement de ceux qui, parmi nous, ont eu la chance (?) de les voir. Surnage l’étonnant Tag, film somme en mode mineur qui réinvestit certains motifs récurrents de l’œuvre du cinéaste à la faveur d’un bondissant jeu de massacre à la fois grotesque et mélancolique. Si l’on y trouve des idées cauchemardesques assez originales (l’ouverture, la séquence du mariage) et de très beaux raccords interrogeant la fragilité des visages et des identités, le film s’épuise lui-même dans un rabâchage trop bavard de thèmes et d’idées qui ne prennent jamais véritablement corps, et l’autocitation finale (le dernier plan dialogue avec celui de Keiko Desu Kedo) ressemble presque à un constat d’échec : la singularité électrique revendiquée par le discours du film ne sera finalement jamais atteinte par lui.

tag

Pour rester au Japon, on passera sur les derniers efforts de Takashi Miike (Yakuza Apocalypse et As The Gods Will), qui recycle d’un côté le surréalisme fou auquel on l’associe tandis qu’il semble lui-même ne plus y croire, d’un autre s’agenouille face aux majors en livrant un divertissement bas de gamme.

Moins visible cette année dans les salles françaises, le cinéma coréen semble s’essouffler et rencontrer un certain nombre de problèmes structurels. Il continue néanmoins de livrer des œuvres singulières, qui se démarquent par un savoir-faire indiscutable (certes souvent redondant) et des sujets toujours plus ambitieux et étonnants. Nous en aurons eu deux très bons exemples avec Gangnam Blues (projeté à L’Etrange Festival) et Man on High Heels (dont l’avant-première française s’est déroulée dans le cadre de l’excellent cycle « Séoul Hypnotique » du Forum des Images, dont il faut saluer ici la qualité d’une programmation annuelle hors-norme), qui s’appuient plus ou moins adroitement sur le modèle désormais éculé du polar made in Korea pour traiter de sujets aussi délicats que la corruption endémique et à grande échelle des politiciens du pays ou la transsexualité au sein des services de police et d’une société hyper machiste.

knock-knock-2

De l’autre côté du globe, nous serons parvenus pas moins de deux films d’Eli Roth, qui nous avait laissé en plan depuis Hostel 2, il y a déjà huit ans. Knock Knock, remake officieux du Death Game de Peter Traynor (1977) démarre plutôt bien, en confrontant le vieillissant Keanu Reeves aux démons de sa coolitude passée, tuée par l’embourgeoisement et un mode de vie (et de pensée) conventionnel. Frotter cette jeunesse effritée à un réveil par le désir interdit, où la jeunesse elle-même ne s’exprime que par une animalité des plus basiques, voilà la bonne idée du film. Malheureusement, l’ensemble prend progressivement des allures de coming-out de la beauferie, où l’on nous met alternativement du côté de la victime auto-désignée, ou de ses bourreaux qui n’ont finalement pas tout à fait tort. Cette indécision ne se fait jamais ambiguïté, et le film s’achève sans avoir raconté grand-chose. Dommage, au vu de la ferveur mise par Roth dans le brossage de sympathiques séquences hystériques.

De bonnes séquences mordantes, son cannibal flick Green Inferno n’en manque pas. De l’extermination rapide et absurde d’un premier groupe de personnages suite au crash de leur avion jusqu’à l’arrivée dans le camp indigène marquée par une esthétique bien conduite de la saturation, visuelle (tout devient rouge, et les mains menaçantes caressent les visages comme dans le Society de Brian Yuzna, auquel l’affiche même du film semble faire référence) et sonore (on hurle et on éructe pendant de longues minutes), les intentions sont clairement définies et correctement mises en forme. Hélas, ici encore, le discours prend le pas sur l’efficience des effets, et s’embourbe dans un pamphlet qui ne fait pas toujours mouche, et duquel surnage une amertume mal canalisée.

On aura croisé aussi des cinéastes qu’on n’attendait pas, ou plus. Au rayon excellentes surprises : Paul Thomas Anderson, dont le cinéma un brin boursouflé pouvait agacer, nous a cette fois-ci hypnotisé avec son rêveur et brumeux Inherent Vice, traversée funambule dans un roman Noir hard-boiled duquel les indices n’ouvriraient que sur des gouffres béants et noirs. Les fils du scénario se dénouent plutôt que de se tisser, et le récit ne cesse de se dérober face à nos pupilles dilatées qui trouveront néanmoins un réconfort dans une série de visions sublimes (la séquence du flashback et de la planche ouija restera certainement ce que l’on a vu de plus beau en 2015) et de sentiments diffus. Paul Thomas Anderson trouve enfin la bonne distance pour traiter son sujet, gonfle moins le torse que d’habitude et livre au final un long-métrage exigeant et original.

Cosmos

Disparu des radars pendant quinze ans, Andrzej Zulawski revient avec l’adaptation hirsute du Cosmos de Witold Gombrowitz. Tour à tour foudroyant et agaçant, œuvre sur la gestation du sens à travers des détails et film qui raconte son propre statut d’adaptation, Cosmos a l’immense mérite de constituer un geste de cinéma radical et singulier, auquel on pardonnera sans vergogne certaines lourdeurs ou maladresses.

Autre exercice à la fois bancal et attachant : le premier effort, injustement conspué, de Ryan Gosling, dont le tort principal à entendre ses détracteurs est d’avoir le culot de ne pas se satisfaire de son statut d’acteur hype. Pour autant, rien ne va de soi dans son joli Lost River. Ses emprunts à d’autres films ? On les excuse à la coqueluche Nicolas Winding Refn. L’inconsistance de son scénario ? On l’excusera tant il sert de prétexte à de belles visions orphelines, qui servent évidemment un film qui ne parle que de cela : se retrouver orphelin d’un monde que l’on ne reconnaît plus, et en chercher les origines.

Et la série B dans tout ça ? Il faut avouer que 2015 aura été avare en pépites de ce côté-là. Tout au mieux seront apparus ça et là des productions solides mais assez peu consistantes : Last Shift d’Anthony DiBlasi, Hidden des frères Duffer, At The Devil’s Door de Thomas MacCarthy… Des exercices horrifiques honnêtes et efficaces, mais qui manquent de corps et d’audace. A l’inverse, on peut relever les très bons Oculus de Mike Flanagan ou l’inattendu Scream Girl de Todd Strauss-Schulson. Le premier étonne par son statut un peu ambivalent de production horrifique a priori sans grande personnalité, lorgnant du côté des bricoles de Jason Blum et consorts. Or, à mesure que se développe un récit en miroir où deux strates temporelles communiquent comme si chacune était le rêve de l’autre, et au fil de séquences horrifiques assez terrifiantes, Oculus devient une proposition horrifique ambitieuse et maligne, suffisamment pour qu’on ait envie de suivre le travail de son réalisateur. Todd Strauss-Schulson, lui, semble venir de nulle part avec son généreux et profondément touchant Scream Girl, récit gigogne dans lequel une jeune fille se dispute avec le souvenir celluloïdé de sa défunte mère actrice le rôle de la final girl, tandis qu'autour d'elle le monde s'est transformé en Sleepaway Camp.

Oculus

A l’autre bout du prisme économique, l’année aura été marquée par deux blockbusters signant le retour de séries mythiques qui auront durablement marqué les imaginaires des aficionados de science-fiction. Bien qu’il ait divisé notre rédaction, le délirant Mad Max : Fury Road incarne l’antithèse de navrant Star Wars : Le réveil de la Force. D’une part, un remake qui s’assume et écartèle une mythologie qu’il concasse et éclate dans une orgie d’idées de mise en scène hyperactive, de l’autre un copié collé de la trilogie originelle maquillé en nouvel épisode d’une saga dont l’aspect cinématographique n’est plus qu’un vague produit dérivé, et qui incarne le désert créatif des studios hollywoodiens en 2015. Comme le film de George Miller, l’étrange Chappie a été tourné loin de l’influence nauséabonde des studios américains, et si le dernier film du Sud-africain Neill Blomkamp a également divisé, il incarne tout de même un beau projet de science-fiction originale, assumant ses diverses filiations, et propose une œuvre à la fois populaire et radicale, bien que malheureusement inaboutie.

Pour conclure ce rapide tour d’horizon, deux films inattendus auront offert de belles promesses d’avenir à leurs jeunes auteurs. Ni le ciel ni la terre, le très beau premier film de Clément Cogitore impose l’émergence d’une voix originale dans le paysage sclérosé du cinéma (de genre) français. En effleurant le surnaturel pour mieux donner corps à son récit de soldats en perdition dans un lieu coupé du monde, le jeune cinéaste se rapproche d’un réalisme poétique trop rare dans nos contrées, qui préfèrent bien souvent une approche frontale du genre (comme dans l’infect Dheepan, incompréhensible Palme d’Or 2015). Sorti discrètement en toute fin d’année, L’étreinte du serpent, du Colombien Ciro Guerra, participe d’un même mouvement consistant à napper un récit à priori tout ce qu’il y a de plus terre-à-terre d’un souffle surnaturel qui va peut à peut prendre le pas sur le réel et incarner le devenir d’une monde séculaire, univers à l’intérieur du monde dans lequel les personnages plongent sans perspective de retour véritable. Les ombres de Joseph Conrad et de Werner Herzog planent en filigrane de ce voyage au cœur de la forêt amazonienne, récit initiatique qui utilise la linéarité du fleuve pour mieux délier le cours du temps, dépasser les spécificités du langage et proposer une interprétation alternative du monde. Belle conclusion pour une année de cinéma qui nous aura offert une petite poignée d’exemples de films et d’auteurs à même de saisir le langage cinématographique, de s’approprier sa grammaire pour ouvrir des brèches dans un monde dont la réalité toujours plus brutale anesthésie les sens. Au milieu du vacarme assourdissant d’une planète déboussolée, les œuvres salvatrices auront été portées par des personnages somnambules immergés dans un rêve profond, un trip ou un délire quelconque, iconoclastes devenus griots pour qui voudra bien les entendre et emprunter le chemin qu’ils nous montrent du doigt, qui n’existe déjà plus et dont il faudra nous-mêmes chercher les nouveaux sentiers, enfouis dans les strates d’une réalité aux images poreuses et malléables.

N.B. : Certains films vus en festivals avant 2015 et apparaissant dans nos palmarès précédents sont logiquement absents cette année. Dans le cas contraire, on aurait retrouvé It Follows de David Robert Mitchell, Why Don't You Play in Hell ? et Tokyo Tribe de Sono Sion, ou encore A Girl Walks Home Alone at Night d'Ana Lily Amirpour.

 

TOP 10 DE LA REDACTION

1. Inherent Vice de Paul Thomas Anderson

2. Foxcatcher de Bennett Miller

3. Mad Max: Fury Road de George Miller

4. Réalité de Quentin Dupieux

5. Hormona de Bertrand Mandico

6. Ni le ciel ni la terre de Clément Cogitore

7. Jauja de Lisandro Alonso / Il est difficile d'être un dieu d'Alexei Guerman

9. La Isla Minima d'Alberto Rodriguez / Upstream Colours de Shane Carruth

 

TOPS DES REDACTEURS

Adrien Clerc

1. Inherent Vice de Paul Thomas Anderson
2. La Isla Minima d'Alberto Rodriguez
3. Honky Holocaust de Paul M McAlerney
4. Creep de Patrick Brice
5. House of Manson de Brandon Slagle

Inherent1

Pierre Nicolas

1. Foxcatcher de Bennett Miller
2. Mad Max: Fury Road de George Miller
3. Ni le ciel ni la terre de Clément Cogitore
4. Chappie de Neill Blomkamp
5. Inherent Vice de Paul Thomas Anderson
6. L'étreinte du serpent de Ciro Guerra
7. Mia Madre de Nanni Moretti
8. Jauja de Lisandro Alonso
9. Tag de Sono Sion
10. Vice-Versa de Pete Docter & Ronnie Del Carmen

Mad Max

Julien Oreste

01. Foxcatcher de Bennett Miller
02. Inherent Vice de Paul Thomas Anderson
03. Lost River de Ryan Gosling
04. Jauja de Lisandro Alonso
05. Scream Girl de Todd Strauss-Schulson
06. The Duke of Burgundy de Peter Strickland
07. Oculus de Mike Flanagan
08. Ni le ciel ni la terre de Clément Cogitore
09. Cosmos d'Andrzej Zulawski
10. Cop Car de Jon Watts

Lost River

Clément Arbrun

01. Sense8 (série)
02. Mad Max: Fury Road de George Miller
03. The Leftovers, saison 2 (série)
04. Réalité de Quentin Dupieux
05. The Nightmare de Rodney Ascher

Nightmare

Lisa Dumas

01. Hormona de Bertrand Mandico
02. Réalité de Quentin Dupieux
03. Tangerine de Sean Barker
04. L'élan d'Etienne Labroue
05. Sous-Sols d'Ulrich Seidl

Hormona

Nonobstant2000

01. Il est difficile d'être un dieu d'Alexei Guerman
02. Upstream Colours de Shane Carruth
03. Tusk de Kevin Smith
04. Inherent Vice de Paul Thomas Anderson
05. Bone Tomahawk de S. Craig Zahler
06. Hormona de Bertrand Mandico
07. Trois souvenirs de ma jeunesse d'Arnaud Despleschin
08. Knock Knock d'Eli Roth
09. Les f4ntastiques de Josh Trank
10. Mad Max: Fury Road de George Miller

Hard-to-be-a-God11

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Commentaires   

 
#1 eric raby 28-01-2016 23:32
Hello

je trouve assez bien que les gouts soient eclectiques , vivement le prochain numero , merci pour ce que vous faites , long live hidden heroes.
E.
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