C’est avec un certain plaisir que l’équipe de Torso se rendait pour la deuxième année consécutive dans la petite ville célèbre pour son festival du film fantastique, ayant pris plaisir dans la cuvee 2009 (que, contrairement à beaucoup de festivaliers, nous avions trouvé bonne).

L’enthousiasme primant, nous étions assez content de n’avoir pas entendu parler de la plupart des long-métrages en compétition, parmi lesquels certains furent d’excellentes surprises. Retour sur l'année 2010 !

Le film d’ouverture, Dans ton sommeil, a le modeste mérite de faire partie des cinq films francophones projetés cette année à Gérardmer. La fratrie Caroline et Eric du Potet nous sert un film assez étrange, une sombre et romantique histoire d’amour impossible entre une mère ayant perdu son fils et un jeune psychopathe. Hélas, peinant à cacher leur cruel manque d’idées, les réalisateurs suivent platement, au fil d’un long-métrage aux allures de téléfilm à suspens diffusable sur Arte en deuxième partie de soirée, une histoire qui semble ne jamais les intéresser véritablement, tant ils glissent par mégarde sur la plupart de ses enjeux. Un film mou pour de molles intentions, voilà qui n’est ni incohérent ni désagréable, simplement peu passionnant.

La première véritable journée du festival commence avec l’inédit vidéo Détour, du Norvégien Severin Eskeland, un survival non dénué d’une certaine atmosphère, comportant même de très jolies séquences (l’infernale attente de la jeune femme dans une voiture parcimonieusement cadrée avec trois plans répétitifs qui suggèrent son impatience et son angoisse assez habilement), mais malheureusement doté d’un scénario téléphoné et involontairement drôle, ainsi que d’une fâcheuse propension à user du jump-scare dès qu’une ombre passe devant un personnage, sans que celui-ci ne la voit… Des lourdeurs et des défauts qui ne parviennent que difficilement à entacher le désormais célèbre enthousiasme festivalier.

S’ensuit le premier film en compétition officielle, le coréen Possessed, de l’anciennement assistant réalisateur de Bong Joon-Ho, Lee Yong-Ju. Et c’est la première bonne surprise du festival. Ce film de fantômes asiatique, s’il pioche allègrement dans l’esthétique d’un genre qui prolifère depuis le Ring d’Hideo Nakata, parvient à insuffler une énergie démentielle le temps de quelques séquences tétanisantes, ainsi qu’une pertinente réflexion sur le pouvoir, esthétique parce que traumatique, d’une image. Autrement dit, la mère des idées de cinéma. Si le film pèche par instants de petites baisses de tension et d’un rythme un peu languissant entre les moments de bravoure, Yong-Ju fait montre d’un style et d’un talent assez particulier pour qu’on attende la suite avec impatience.

Tout le contraire du honteux La horde, du doublet Yannick Dahan et Benjamin Rocher. Si l’idée n’était pas plus bête qu’une autre (faire un actionner gore et décérébré, grand public et fun), le film se vautre lamentablement faute d’une ligne de conduite précise (les auteurs ont, de leur propre à aveu, défini le(s) ton(s) du film au moment du montage…), d’une absence totale de maîtrise dans ses scènes d’action, et surtout d’un mauvais goût assez désastreux, rendant sensible une frontière connue depuis les débuts du rock’n’roll, entre un prétendu esprit rock et une triste beaufitude. La frontière est ici allègrement franchie, malheureusement du mauvais côté.

Logique de la programmation, nous enchaînons avec deux documentaires, dont le premier, Viande d’origine française, de Xavier Sayanoff & Tristan Schulmann, s’attache à donner la parole aux principaux acteurs du renouveau gore en France. Si cette vague jeune et donc (forcément) en gestation a vu finalement assez peu de bons films émerger, leurs auteurs ont le mérite, pour la plupart, d’en être relativement conscients et, bien sûr, constatent la difficulté qu’ils éprouvent à faire leurs films. Le reportage les montre tour à tour intelligents et à fleur de peau (Pascal Laugier, Fabrice du Welz), très drôles (Alexandre Bustillo et Julien Maury) et agaçants (Yannick Dahan, Alexandre Aja). Le problème du film, c’est qu’au-delà de considérations financières évidemment présentes et oppressantes, nul rayonnement particulier sur les films que ces hommes font, ou aimeraient faire, d’un point de vue artistique et esthétique. Cela ajouté au fait que beaucoup des films ayant émergés de cette petite vague sont assez mauvais, l’hésitation des investisseurs semble finalement, même si c’est triste, assez compréhensible.

Le double programme de documentaires est complété par l’américain Nightmares in Red, White and Blue: the Evolution of the American Horror Film, d’Andrew Monument. Le postulat en est relativement simple et historiquement intéressant : retracer, décennie par décennie, l’histoire du cinéma d’horreur américain. Ce qui pouvait être un éclairage passionnant pour les non-initiés s’avère être un foutoir linéaire (tour de force) mettant tout dans le même sac, abordant essentiellement l’aura du film d’horreur sur un versant politique (le film ne sait, du coup, pas trop quoi faire de certains metteurs en scène moins immédiatement politiques, et laissent sous silence la portée purement artistiques de beaucoup d’œuvres), et laisse la parole à de nombreux metteurs en scène (John Carpenter, Joe Dante…) orientés principalement sur l’anecdote ou sur un discours rebattu sur la place du film d’horreur dans la société américaine. Reste, à voir ce documentaire sur grand écran, une envie extrême de voir tous ces films en salles.

Le lendemain commencera pour nous avec le très attendu Moon de Duncan Jones, film dont le bouche à oreille nous chuchotait plusieurs sons de cloche en provenance de l’Angleterre, une majorité s’inclinant devant le premier long-métrage du fils de David Bowie. Le résultat ressemble à un étrange croisement édulcoré entre 2001 l’odyssée de l’espace, un roman de Philip K. Dick, et un sens de l’à-propos et de la simplicité digne des films de Walt Disney. Cette histoire de clones dans une navette spatiale, campés par le sympathique Sam Rockwell, oscille donc entre très belles séquences d’incertitude et de schizophrénie (il est frappant, pour un film dont l’un des thèmes forts est la solitude, que l’on parle autant !) et des choses un peu plus simples, ressemblant à un précis de métaphysique pour les nuls. Pour l’autant, le film parvient à se construire sur un rythme qui fonctionne, entre stupeur et énergie frustrée, le tout au cœur d’une atmosphère délétère convaincante. Ce qui est déjà pas mal, au dire de ceux (dont nous ne faisons pas partie, par incommodités de programmation) qui ont vu le space-opéra suisse Cargo, d’Ivan Engler.

Seul film de la rétrospective sur le silence dans le cinéma fantastique (puisque tel était le thème du festival cette année) à être entré dans nos grilles, le très beau et trop méconnu Terreur aveugle du décidément multi-facettes Richard Fleischer (celui-ci est sorti en 1971). Film-postulat d’une heure et demie dont la première heure pourrait être une séquence Hitchcockienne étirée à n’en plus finir, le film raconte (et épouse) les déambulations d’une jeune aveugle dans une grande maison remplie des cadavres de sa famille… et de leur assassin, dont on ne nous montre que les bottes étoilées. Un fétiche parmi d’autres dans un film qui s’attache à nous faire appréhender la cécité non pas en nous cachant les objets, mais en nous les montrant, en faisant ressortir du décor un objet significatif, que le personnage aurait pu toucher pour traverser une pièce, ou dont elle sent la présence. Ce qui donne un caractère trouble et ambigu à ces corps qui jalonnent son espace de vie, aux pièges mortels à côté desquels la jeune femme passe avant de tous les heurter en fin de compte… L’ombre du giallo plane (d’ailleurs, il existe un lien certain entre la première heure de Terreur aveugle et la dernière demi-heure de… Torso), l’horreur qui hante cette maison, non pas cachée mais in-vue (par le personnage) et trop vu (pour le spectateur) permet de sentir cette pulsion de mort et de destruction d’un visible qui n’est pas pour elle que pourrait ressentir le personnage magnifiquement campé par Mia Farrow, jusqu’à matérialiser sa pulsion en un homme-fétiche, dont elle n’imaginerait que sa paire de bottes.

Retour à la compétition avec 5150 Rue des Ormes (où ceux, dont nous faisons partie, qui se croyaient anglicistes aguerris, apprennent béatement qu’il s’agit d’une traduction clin d’œil à… Elm Street), du Québecquois d’Eric Tessier. Etrange film de séquestration tournant autour d’un jeu d’échecs potentiellement salvateur (si notre héros bat son bourreau, grand champion de cette discipline), le début intrigue, davantage par sa tonalité et par certains de ses personnages que par des vertus filmiques particulières. Malheureusement, le film tourne rapidement à vide, avant même que n’intervienne cette enragée partie d’échecs (pas l’enjeu le plus cinématographique qui soit, on en conviendra…), qui évolue dans une béatitude et une naïveté assumée (ce n’est pas forcément un reproche), pour s’achever dans un sordide finale malheureusement trop poussif. Malgré tout, le long-métrage parvient à conserver un parfum de sympathie grâce à une certaine fraîcheur, une humilité à toute épreuve, et un sens de l’humour qui, parfois, fait mouche. Un gentil film bien inoffensif, en somme.

Surgit ensuite des entrailles de l’espace LAC Halloween 2 de Rob Zombie, que nous attendions comme le messie, c’est à dire sans trop y croire. A peine convaincus par les deux premiers films de Zombie mais suffisamment pour lui laisser le bénéfice du doute, son remake du film de John Carpenter m’avait anéanti par sa crétinerie et son mauvais goût. Sa suite, étrange anomalie dans l’histoire du remake-et-suite-de-remake, qui ne ressemble à rien d’autre lui précédant, parvient presque à faire illusion le temps d’une première séquence comportant quelques très beaux plans (Michael Myers s’approchant d’une flaque d’eau qui occupe les deux tiers du cadre et qui scintille des lumières alentour), avant de se vautrer lamentablement au fil d’un récit que nous avons abandonné au bout de trois quarts d’heure. On n’y comprend rien, ni narration, ni imagerie féérique, ni rien du tout. Et, pour un film censé ne sortir qu’en vidéo en France, Zombie emploie sa HD d’une manière telle… qu’on n’y voit strictement rien, même en salle… Bon courage aux vidéophiles forcenés, du coup…

Troisième journée Gérômoise et deuxième et second inédit vidéo pour notre petite équipe : le hors sujet Dark World, de l’Américain Gerald McMorrow. Ambitieux bazar de science-fiction métaphysique au look soigneusement emprunté (doux euphémisme) au Dark City d’Alex Proyas, le film se plaît à embrouiller son spectateur dans une triple histoire schizophrénique assez molle et à côté de la plaque. Suivant.

Le suivant se prénomme donc Inside, de Phedon Papamichael. Derrière ce sympathique patronyme se cache un homme bien connu de nos iris, puisqu’il s’agit du prolifique chef opérateur de 3h10 pour Yuma, Sideways, ou encore Walk the Line. Et comme attendu, cette attendrissante série B est dotée d’une très belle lumière, d’un sens de la composition qui dénote un peu du tout venant cinéma de vidéoclub, de belles idées horrifiques, et malheureusement d’un scénario un peu léger. Espérons que le directeur de la photographie réputé aura la possibilité de tourner un autre film.

Retour à la compétition avec l’Allemand The Door d’Anno Saul. Une sombre histoire de rédemption sur fond de paradoxe temporel, dont le postulat de base ne peut qu’évoquer aux festivaliers le Timecrimes de Nacho Vigalondo, vainqueur émérite de l’inédit vidéo lors de la précédente édition. Filmé sobrement et écrit au cordeau, The Door avait tout pour nous inquiéter, tant il pouvait s’avérer fade et inconsistant. Or, malgré sa facture classique, le long-métrage de Saul est très beau, et ouvre par instants de sombres abymes qu’il laisse à son spectateur le choix de suivre ou non (le héros tuant sans hésiter son paradoxe temporel, la petite fille qui pressent fortement que son père n’est plus le même). Tout en déroulant un récit laissant peu de place à des débordements inattendus, le film se permet malgré tout de laisser transparaître quelques puits vertigineux qu’il nous appartient, à loisir, d’emprunter ou non. Ce qui est certainement une marque d’humilité et de talent.

Toujours en compétition, peut-être le film qui a le plus divisé les festivaliers : Amer, des français Hélène Cattet et Bruno Forzani. L’attente était grande pour nous, d’autant que nous avons manqué la première projection et que nous avons eu loisir de voir la salle se vider progressivement après le premier quart d’heure du film. L’excitation n’en a été que plus grande. Et au final, armés de toute notre mauvaise foi éventuelle et de notre envie terrible d’aimer ce film, nous nous sommes retrouvés face à une triste déception. Si certaines idées fonctionnent (la sorcière cachée derrière tous les murs de la chambre d’une fillette), et si quelque chose du visuel du giallo apparaît effectivement, le film est plombé par une arrogance et une désagréable impression de voir des étudiants (aussi doués soient-ils) jouer derrière leur logiciel de montage, déclinant une seule idée en plus d’une demi-heure de métrage (ces gros plans incessants sur un œil, le son de cuir surmixé etc…), sans oublier d’apposer des morceaux d’Ennio Morricone ou de Bruno Nicolai utilisés n’importe comment. Malgré tout, quelque chose du film reste ancré longtemps après la projection, un malaise que retranscrit bien le titre, tant le film se plaît, tant narrativement (la frustration sexuelle) que formellement (un climax qui n’arrive jamais), à décliner une amertume sans fondement ni solution. Amer, oui. Amen, bof.

Malgré cela, rien ne pouvait nous préparer à l’expérience qui allait suivre : Survival of the Dead, du ridé Romero. Pour la première fois depuis bien longtemps, j’ai quitté la salle au bout de… vingt-cinq minutes. Sans prétendre à faire la moindre critique sur le film dans sa globalité, que je n’ai pas vu, je me contenterai de décrire certaines choses que j’ai pu voir : des militaires distillant des dialogues d’une beaufitude à rendre Dahan et Rocher jaloux, un filmage plus qu’approximatif, des effets spéciaux à faire pâlir le Rolin du Lac des mort-vivants, et des pancartes publicitaires à rendre James Bond tout penaud. Hum, voilà, sinon la bière était un peu tiède mais buvable.

Heureusement s’ensuivait le fantastiquement Z et non moins Serbe Zone of the Dead, de Milan Konjevic et Milan Todorovic, dont le non-sens et le comique involontaire nous a rappelé que les films Z étaient finalement assez rares à Gérardmer. Hélas, un problème technique nous a empêchés de voir la seconde moitié du film. Rendez-vous est pris dans les vidéoclubs, du coup !

Dans cette dégringolade qualitative s’ensuivait le dernier long-métrage en compétition, Les témoins du mal, de l’Espagnol Elio Quiroga, qui aurait eu plus logiquement sa place en compétition vidéo. La photographie est un cache-misère perpétuel (filtre jaune la journée, filtre bleu la nuit, jusqu’ici tout le monde suit ?), le scénario nous refait le coup du fantôme omniprésent tout au long du film avant qu’on apprenne, après mille indices rivalisant de lourdeur, que le personnage est bel et bien – mais oui ! – mort avant même que commence le film. Dommage, le postulat de base étant censé nous raconter l’histoire de ces légendaires films de propagande du Vatican montrés en avant-programme de long-métrages projetés en salles. Sujet qui n’est malheureusement jamais exploité.

Le festival se termine joyeusement avec le très attendu (et incompréhensiblement hors compétition) Splice, de l’à priori très limité Vincenzo Natali. Et si j’éprouve toujours quelques difficultés à comprendre et apprécier le style visuel et la photographie de Natali, ce film est de très loin son meilleur, proposant une relecture assez jusqu’au-boutiste de Frankenstein, et comportant l’une des plus belles et des plus troublantes créatures que l’on ait vu au cinéma depuis bien longtemps. Si Splice peine un peu à trouver le ton et le rythme justes, certaines séquences et un questionnement perpétuellement remuant suffisent à placer le long-métrage parmi les meilleurs qu’on ait pu voir cette année. Ce qui est à la fois peu et beaucoup.

Grand prix : The Door d’Anno Saul

Prix du jury : Moon de Duncan Jones

Prix de la critique : Moon

Mention spéciale du prix de la critique : Amer de Hélène Cattet & Bruno Forzani

Prix du jury jeunes : Possessed de Lee Yong-Ju

Prix du public : 5150 rue des Ormes d’Eric Tessier

Prix du jury SyFy : La horde de Yannick Dahan & Benjamin Rocher

Prix de l’inédit vidéo : Inside de Phedon Papamichael

Grand prix du court-métrage : La morsure de Joyce A. Washanati

Submit to FacebookSubmit to Google PlusSubmit to TwitterSubmit to LinkedIn

Ajouter un Commentaire


Code de sécurité
Rafraîchir