Commençons tout d’abord par cette fameuse section « Subversive Serbia », dont je n’ai pu finalement voir que trois petits films.

Projeté pour la toute première fois hors des frontières serbes, A Holy Place est une adaptation plutôt libre du roman VIY de Nikolai Gogol par le cinéaste Djordje Kadijevic. Difficile de partager l’enthousiasme du journaliste Dejan Ognjanovic, venu présenter le film et nous faire partager sa science du cinéma serbe, devant ce film déjà daté, ce qui n’est pas une très bonne chose pour une œuvre réalisée en 1990, et plutôt mou et poussif. Le film possède malgré tout une ambiance gothique enveloppante qui n’est pas sans rappeler certaines œuvres du maestro Mario Bava, et quelques moments oniriques plutôt réussis.

Beaucoup plus récent et énergique, le très sympathique Tears For Sale de Uros Stojanovic, sorte de fable fantaisiste nous présentant la quête d’amour et de mâle de deux sœurs spécialisées dans l’animation lacrymale des funérailles d’autrui – apparemment une tradition véridique – dans un village dont tous les hommes ont été décimés par la guerre. Mélancolique et visuellement très fort, le film était présenté par le co-scénariste Aleksandar Radivojevic, également co-scénariste du très shock A Serbian Film (ce qui peut paraître surprenant étant donné le fossé qui sépare les deux œuvres). Personnage aussi excessif qu’intéressant, le bonhomme a carrément choqué une spectatrice serbe avec ses propos très violents envers les institutions de son pays et sa vision très noire de la cinématographie qui s’y produit. Des paroles tout de même relativisées par le flegmatique Dejan Ognjanovic, toujours présent pour introduire les œuvres de son pays et discuter avec les auteurs de celles-ci en présence du public. Étonnant également que cette œuvre très originale soit distribuée par EuropaCorp, la bande à Besson l’ayant charcuté avant de la sortir en salles, d’où la mention « Director’s Cut » de cette version du film, pour la première fois présenté dans son intégralité dans un festival. Magnifiquement filmé et très poétique, Tears For Sale est porté par le talent des deux actrices principales, Katarina Radivojevic et Sonja Kolacaric, soutenu par un casting de seconds rôles tous plus pimentés les uns que les autres.

TearsForSale1

On retrouvait Aleksandar Radivojevic, cette fois accompagné du producteur exécutif Nikola Pantelic et du réalisateur, producteur et co-scénariste Srdjan Spasojevic pour la projection du très attendu A Serbian Film. Présentée comme « le shocker ultime » (ce qui en soit n’augure rien de très bon), cette œuvre éminemment politique se veut un coup de boule ultra-violent dans une cinématographie serbe jugée plate et trop polie par les auteurs de ce film qui en est tout le contraire. Difficile d’écrire sur ce long-métrage, même quelques semaines après l’avoir découvert, tant ce dernier va très, mais alors très loin dans ce qui peut être montré dans une œuvre cinématographique digne de ce nom. La photographie léchée et la structure toute en ellipses et flash-backs de ce thriller sans pitié, ni pour ses personnages ni pour les spectateurs, ajoutent encore à l’angoisse engendrée par la vision de ce film où l’on s’attend à chaque instant à voir le pire. Disons le tout de suite, A Serbian Film est totalement déconseillé aux âmes sensibles, et ce n’est absolument pas un avertissement à prendre à la légère. Certaines des séquences montrées ici font sans aucun doute parties des plus violentes jamais vues dans les salles obscures, une brutalité qui est encore renforcée par le fait que la plupart de ces mises en situation sont plus suggérées que véritablement montrées, car il ne s’agit pas ici de gore sanguinolent mais bien d’un cocktail malsain de sexe et de violence. Difficile de juger ce film qui n’existe que pour être une horrible expérience pour le spectateur, maltraité jusqu’à devenir le témoin (et d’une certaine façon, le complice) d’actes impensables. Manifeste politique qui doit se prendre dans le contexte historique de la Serbie (et en cela, la présence des auteurs était très précieuse), pays blessé si profondément que ses plaies sont très loin d’être refermées, ce film se veut comme un hurlement rageur à la face du monde, un direct dans l’estomac destiné à attirer l’attention sur une génération sacrifiée par la misère et vouée au désespoir (c’est en tout cas le discours tenu par les personnes impliquées dans la production de ce film qui, étrange paradoxe, a finit par devenir un objet convoité et reconnu par les institutions qu’il descend en flamme).

SerbianFilm1

La véritable question que l’on se pose inévitablement, en tant que spectateur, c’est s’il était vraiment utile d’aller si loin (certains passages sont carrément insupportables) pour faire passer le message. Reste qu’il faut bien reconnaître, qu’on le veuille ou non (parce qu’on finit par ressentir une sorte de rancœur vis-à-vis de ceux qui nous ont embarqué dans ce véritable voyage au bout de l’enfer, se jouant de nous afin de finir par nous faire ressentir un sentiment de culpabilité d’être les témoins volontaires d’un tel spectacle), que A Serbian Film est une œuvre qui ne peut laisser de marbre et déclanche nécessairement une réflexion sur la violence des images que tout un chacun consomme au quotidien, tissant des liens étroits entre des univers dont on oublie bien souvent qu’ils sont concomitants. La violence de la guerre nous est ici mise sur le même plan que celle d’une pornographie bâtie sur la misère des pays de l’est et les vestiges d’un génocide, et la brutalité d’un cinéma qui termine d’anesthésier son public à force de lui montrer des images de plus en plus sanglantes et gratuites, tandis que la télévision nous habitue à ne considérer ces pays oubliés que comme de vagues concepts dont quinze secondes d’images aussi atroces qu’impersonnelles viennent de temps en temps nous rappeler la douceur de notre foyer occidental. Ce film nous présente donc, de la façon la plus directe et violente qui soit, le mal être d’un pays défiguré par les horreurs, bien réelles, de la guerre. Au-delà de l’expérience cinématographique elle-même, désagréable s’il en est, A Serbian Film semble se présenter comme le support d’une réflexion bien plus profonde sur le rapport des images avec le monde, et la responsabilité que la réalisation de celles-ci engendre. Sans s’enfoncer plus loin dans ce débat balbutiant, on peut déjà saluer le culot des auteurs de ce film, que sans doute personne d'autre n’aurait osé réaliser. Reste qu’il faut être prêt et déterminé à plonger dans ce véritable enfer avant de se lancer dans l’expérience, et il appartient à chacun de juger de ce qu’il vient chercher dans la salle de cinéma.

SerbianFilm2

Ajouter un Commentaire


Code de sécurité
Rafraîchir