Toujours très tourné vers les cinématographies asiatiques (le festival ne s’appelle pas Fantasia pour rien), cette 14ième édition était l’occasion de découvrir de nombreux films venus des quatre coins de l’Asie, tous plus différents les uns que les autres. Le festival proposait notamment un gros plan sur la très riche cinématographie sud-coréenne, avec une grosse quinzaine de films présentés dans une section consacrée à cette nation.

Outre le très réussi Possessed (dont le réalisateur Lee Young-soo a été à bonne école puisqu’il fut l’assistant de Park Chan-wook) sur lequel nous avons déjà dit le plus grand bien après l’avoir découvert aux Fantastic’Arts 2010, on a eu le plaisir de retrouver le toujours excellent acteur Song Kang-ho, déjà remarqué chez Bong Joon-ho et Park Chan-wook justement, dans le très sympathique Secret Reunion. Oscillant sans cesse entre drame et comédie, ce film policier raconte l’improbable amitié d’un agent nord-coréen infiltré et d’un ex-agent fédéral du sud. Les deux hommes, au départ farouchement opposés, finiront par s’allier pour tenter de mettre fin aux agissements d’un tueur sanguinaire à la solde du voisin septentrional et tenter de retrouver leur dignité sacrifiée à l’aveuglement des conflits politiques. Le film bénéficie du meilleur savoir faire coréen en termes de mise en scène et de gestion de l’action (même si l’histoire peut paraître un peu alambiquée au départ) et du talent de son duo d’interprètes, que complète avec subtilité l’excellent Gang Dong-won.

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Grande bouffé d’air frais que les programmateurs du festival ont eu le génie de proposer juste après l’étouffant A Serbian Film (comme quoi la programmation, c’est un art à part entière), Castaway On The Moon, de Lee Hae-jun, fait figure de parfait « feel-good movie ». Racontant l’histoire loufoque d’un homme coincé sur une île au milieu du fleuve Han aux abords de Séoul, à la suite de son suicide raté, et d’une jeune fille prostrée dans sa chambre depuis des années qui observe le monde extérieur à travers sa longue-vue. La rencontre improbable de ces deux âmes esseulées devient le prétexte à une histoire délirante bourrée de moments de poésie et de comique parfois proche du slapstick. Cette comédie faussement légère traite avec distanciation de l’isolement social et affectif des habitants de la capitale sud-coréenne, tout en laissant deviner une tendresse communicative du cinéaste pour ses personnages. A noter que ce film a remporté le Prix Spécial du Jury Long Métrages "pour ses qualités de fraîcheur, d'émotion et d'originalité."

Pour son premier long-métrage, le cinéaste Choi Jin-ho se plonge dans l’univers carcéral en adoptant un point de vue plutôt inattendu : celui des gardiens. Film humaniste et politique, The Executioner narre les aléas de la vie de ces hommes dont la vie personnelle est bouleversée par les conséquences d’un univers professionnel rempli de violence. La carapace que ces derniers tentent tant bien que mal de se construire va voler en éclats lorsqu’ils vont recevoir l’ordre de remettre en vigueur la peine capitale et d’exécuter plusieurs prisonniers. Le message de ce film militant est très clair pour un pays où existe toujours la peine de mort, bien que cette dernière n’ait pas été mise en pratique depuis 1997. La mise en scène est parfaitement maîtrisée et sait se faire discrète pour mieux capter la brillante interprétation d’un casting au diapason, et révèle le talent d’un cinéaste dont on entendra, à coup sûr, encore parler.

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Autre chouchou du festival : la Chine, représentée le plus souvent par des productions tournées à Hong Kong. Pas grand-chose à dire de la comédie légère Sophie’s Revenge, co-produite est interprété par la superstar Zhang Ziyi et réalisé par la cinéaste Eva Jin. Co-production entre la Chine et la Corée du sud (ce qui explique un casting mixte, partagé entre la beauté chinoise Fan Bingbing et le jeune premier sud-coréen So Ji-sub) dans laquelle l’actrice principale cabotine un maximum, ce qui est d’abord plutôt drôle mais devient rapidement assez lassant, la comédie débute pourtant fraîche et originale mais finit par se vautrer dans les clichés de la romance guimauve. On décroche assez vite, mais sans doute qu’il en faut pour tous les goûts.

La belle Fan Bingbing, on la retrouvait justement à l’affiche de la super production Bodyguards And Assassins. Récompensé par une pluie de trophées au Prix du Film de Hong Kong 2010, il faut reconnaître que cette grosse machine à la gloire des martyrs de la révolution populaire chinoise (le film est une co-production entre la Chine et Hong Kong) rassemble tous les éléments d’un film à grand spectacle. Et il faut bien dire qu’à ce niveau-là, c’est royal au bar : un casting all star (Fan Bingbing donc, mais également Wang Xueqi, Simon Yam, Eric Tsang, Tony Leung Ka Fai et le maître des arts martiaux Donnie Yen, tous superstars dans leur pays), une reconstitution du Hong Kong du début du siècle à couper le souffle et un scénario savamment dosé entre construction d’une intrigue historique complexe et action spectaculaire (la dernière partie du film est un véritable climax continu d’une heure de combats dans les rues bondées de la ville), le tout servi par la réalisation au poil de Teddy Chen, très à l’aise autant pour filmer de longues scènes d’exposition que les cascades les plus alambiquées. Du très bon spectacle, qui met la barre haut tout en visant le grand public. On regrettera juste le manque de subtilité du message définitivement propagandiste du film, qui alourdit le déroulement de l’action à des moments clés (la fin, surtout).

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Cette fois dans un cadre de production strictement hongkongais, l’une des plus belle découvertes de ce festival restera sans aucun doute le talent du cinéaste multi facettes Pang Ho-Cheung. En effet, Fantasia proposait cette année deux films de ce réalisateur éclectique qui nous aura réjoui avec deux œuvres aussi également qualitatives qu’absolument différentes (et dont il co-signe chaque fois le scénario). À milles lieues des comédies romantiques lourdingues et mielleuses, Love In A Puff s’amuse à prendre les réunions de fumeurs de coin de rue imposées par la très stricte réglementation anti-tabac de la ville comme point de départ d’une rencontre entre un homme et une femme embourbés dans la banalité et l’ennui de leurs existences respectives. Le film joue de tous les ressorts possibles que la condition de gros fumeurs des deux personnages principaux propose, avec un humour subtil et un dédain communicatif pour le politiquement correct, et évite systématiquement les poncifs du genre. La direction d’acteurs est parfaite et les deux pôles de ce couple en formation sont interprétés avec brio par la cocasse Miriam Yeung et le taciturne Shawn Yue.

Il est intéressant de voir comment un cinéaste de talent peut construire un univers cohérent malgré la diversité de ton de ses films, puisque Love In A Puff peut se voir comme une extrapolation d’une courte scène du projet plus ambitieux au court de la post-production duquel il a été réalisé : le très controversé et néanmoins brillant Dream Home. Sans aucun doute à ranger du côté des coups de cœur du festival, on y retrouve la patte de Pang Ho-Cheung à travers un humour ravageur – littéralement – et un goût toujours très prononcé pour le politiquement incorrect. Prenant une fois de plus sa source dans une idée très simple – les prix exorbitants des appartements à Hong Kong – le film raconte l’histoire d’une jeune femme (excellente Josie Ho) qui se heurte à tous les obstacles possibles et imaginables dans sa tentative d’acheter l’appartement de ses rêves et va peu à peu sombrer dans une folie sanguinaire. Pur slasher, très gore et bourré d’un humour très noir, le film était présenté à Montréal dans sa version non censurée (contrairement à la version sortie à Hong Kong), proposant quelques-unes de manières les plus inusitées de se débarrasser d’une personne gênante (quelques passages, bien qu’à prendre au second degré, son d’une violence assez extrême). Brillamment construit autour d’un jeu de flash-backs et enrichit par un contenu social qui sous-tend la satire brutale (on peut penser à une version cinématographique de la satire matérialiste chère à Brett Easton Ellis), cette œuvre iconoclaste est mise en scène avec excellence par cet auteur polyvalent. Pang Ho-Cheung filme et dirige ses acteurs de main de maître pour accoucher d’un film aux multiples niveaux de lecture, qui partage avec son cousin nicotiné une fausse simplicité mise au profit d’une réelle intelligence cinématographique et d’un grand talent de raconteur d’histoires matures et denses.

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Déception par contre du côté du long-métrage Raging Phoenix, mettant en vedette la nouvelle coqueluche du cinéma d’arts martiaux Jeeja Yanin. Le scénario inexistant n’est aucunement sauvé par des scènes de combats poussives et au final assez rares, et la mise en scène lourdingue de Rashane Limtrakul ne sauve pas le film d’un ridicule achevé (on ne peut pas vraiment condamner les ricanements moqueurs qui se sont rapidement fait entendre dans la salle). Il y avait pourtant matière à quelque chose avec la présence d’athlètes très au point et l’expérimentation d’un hybride inédit entre le drunken boxing chinois et le muay thaï, le tout saupoudré d’un brin de breakdance, mais l’ensemble ne prend pas et tombe définitivement à plat. Le meilleur moment de la séance restera sans doute la désormais traditionnelle projection d’une interminable bande-annonce d’époque de la Shaw Brothers, véritable régal pour les amateurs de kung-fu flicks des années 70.

On termine ce tour d’Asie par le Japon, le pays du soleil levant étant une fois de plus bien représenté à Montréal. Très bonne surprise que l’hystérique Brass Knuckle Band, délirante comédie écrite et réalisée par Kankuro Kudo qui tisse sa toile autour des déboires de Kana, une jeune chasseuse de talent qui se retrouve entichée d’une bande de rockers punk complètement has been après avoir pris ces derniers – par l’intermédiaire d’une vidéo découverte sur le net mais datée de 25 ans – pour un groupe de jeunes rebelles au potentiel commercial détonant. On suit donc les Shonen Mericken Sakku (nom du groupe qui donne son nom au film et se traduit par « garçons armés de poings américains ») en tournée à travers le pays, incapables de jouer un accord mais bien décidés à faire honneur à l’esprit punk qui les anime toujours. La lunatique Kana (une Aoi Miyazaki absolument déchaînée) se retrouve obligée d’assister au désastre mais découvrira finalement que ces vieux garçons ont plus à lui apporter qu’elle n’aurait pu le penser, elle qui se pâme avec mièvrerie devant les chansonnettes niaises de son petit copain, et va même se révéler bien plus aventurière qu’elle ne l’aurait elle-même imaginée. Brass Knuckle Band est au final une comédie aussi éruptive qu’intelligente qui joue de ses propres excès pour porter un regard nostalgique et bienveillant sur le parcours musical d’un petit groupe sans succès et l’aventure humaine que celui-ci représente. Un must-see pour tous ceux qui ont un jour tenté de conquérir le monde à force de riffs enragés.

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Côté animation, moment de détente fort sympathique devant Gintama, adaptation ciné d’un must de l’animation japonaise, qui fût au départ l’un des gros cartons de l’anthologie hebdomadaire Shonen Jump, publication qui révéla en son temps des mangas comme Naruto et One Piece. On ne peut que sourire devant la forte dose d’humour proposée par le film, mais force est de reconnaître qu’on est quand même un peu perdu face à la densité de l’histoire, qui met en scène une flopé de personnages que l’on devine récurrents de la série (le film étant une version revue et améliorée de l’un des plus populaires arcs narratifs de l’animé) dans un japon médiéval envahit par les extra-terrestres (si si). L’énergie débonnaire de Gintama et la souplesse dont fait preuve l’univers vis-à-vis de l’exactitude de la représentation historique ne sont pas sans rappeler un autre classique de l’animation japonaise : l’excellentissime Samuraï Shamploo, mais avec un zest de surnaturel en plus.

L’autre gros morceau était sans conteste le très attendu King of Thorn, réalisé par le vénéré maître de l’animation japonaise Kazuyoshi Katayama. Mêlant allègrement la science-fiction apocalyptique et la fable onirique, le film se révèle être un savant mélange des genres au ton résolument mélancolique et d'une grande beauté visuelle. Adaptation de la série de manga en six volumes de Yuji Iwahara, reconnue comme une référence aussi bien par la critique que les lecteurs, le long-métrage se révèle très réussi malgré la densité d’une histoire dont on imagine aisément qu’il a du être difficile de la réduire à 120 minutes, et parvient à créer un univers totalement original en s’inspirant de thèmes classiques et intemporels (la notion de fin du monde, les relations fraternelles et l’univers du rêve). Un film qui n’est pas à recommander uniquement aux amateurs d’animation mais bien à tous les amoureux de fantaisie.

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