Note : Le festival Fantasia étant un événement strictement anglophone (dans la mesure où les films y sont présentés dans leur version originale anglaise ou sous-titrés anglais) les films cités au cours de cet article – qui souvent n’ont pas encore trouvé de distributeur français – seront systématiquement désignés par le titre sous lequel ils ont été présentés dans le cadre du festival, c’est-à-dire leur titre d’exploitation pour les pays anglophones.

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Du 8 au 28 juillet 2010 se déroulait la 14ième édition du festival Fantasia de Montréal. Situé dans la partie ouest de la métropole québécoise, cet événement d’envergure internationale se tient, à quelques exceptions près, dans les locaux de l’université anglophone Concordia, l’une des quatre principales facultés de la ville. Le festival Fantasia mérite bien sa réputation de plus gros festival de films de genre d’Amérique du nord, avec sa programmation riche de plus de 100 longs-métrages et 200 courts-métrages. Il est également célèbre pour être particulièrement orienté vers le public, et c’est avec un enthousiasme communicatif que de nombreux réalisateurs, scénaristes, acteurs et autres producteurs viennent présenter leurs films et répondre aux questions des spectateurs. Heureux détenteur d’une accréditation presse et de tous les avantages que cela confère, le représentant expatrié outre-atlantique de l’équipe de Torso s’est lancé dans un marathon cinéphilique à la mesure de son temps libre (parce qu’il faut bien aussi travailler et manger) pour revenir avec une grosse quarantaine de longs-métrages vus tout au long des trois semaines que dure le festival. Ce qui suit est un résumé non exhaustif de cet évènement, à travers l’expérience de votre serviteur et la programmation éclectique de ce festival décidément unique.

Ce qui est hautement appréciable, c’est la vision très large du concept de cinéma de genre qui est mise en avant à Fantasia. Très orienté vers le cinéma asiatique mais ouvert aux cinématographies des quatre coins du Monde, le festival nous propose des films de tous les genres, de la comédie légère à l’horreur la plus extrême, en passant par le thriller, les arts martiaux, l’action et bien sûr le fantastique.

Cette année, un gros plan était fait sur le cinéma d’horreur serbe avec la section « Subversive Serbia », du début des années 90 à nos jours, à travers la projection d’une dizaine de films et la présence des réalisateurs Mladen Djordevic (The Life And Death Of A Porno Gang) et Srdjan Spasojevic (A Serbian Film), du scénariste Aleksandar Radivojevic (A Serbian Film, Tears for Sale), du producteur Nikola Pantelic (A Serbian Film) et du critique serbe Dejan Ognjanovic (auteur du live In The Hills, The Horros : Serbian Horror Cinema). Toutes ces personnalités se joignant pour animer une conférence sur le cinéma d’horreur serbe et présentant bien sûr leurs œuvres respectives au public lors des projections de celles-ci.

Parmi les autres évènements très attendus de cette 14ième édition, on retrouvait notamment la pièce de théâtre Nevermore : An Evening With Edgar Allan Poe. Mise en scène par le légendaire Stuart Gordon, écrite par son acolyte de longue date Dennis Paoli et mettant en vedette leur fidèle collaborateur Jeffrey Combs, la pièce était présentée pour la première fois hors du sol américain où elle a connu un franc succès. Ces trois légendes étaient également là pour présenter la projection anniversaire du film qui les a fait connaître tous les trois, il y a de cela vingt-cinq ans : l’inimitable Re-Animator. Pour couronner le tout, Gordon et Paoli participaient à un master class consacré à l’adaptation des écrits de H.P. Lovecraft pour le cinéma, dont ils sont bien évidemment spécialistes, se tenant au tout nouveau Miskatonic Institute of Horror Studies du cinéma indépendant bien nommé Blue Sunshine (en hommage bien sûr à l’œuvre d’un cinéaste cher à Torso : Jeff Lieberman). On pourrait continuer longtemps l’énumération des évènements exceptionnels prévus dans le cadre du festival, mais on se contentera de citer deux soirées très spéciales. À commencer par la projection du chef d’œuvre The Devils (1971) de Ken Russell, venu recevoir un Life Achievement Award bien mérité. Une récompense honorifique que se sont également vu remettre Don Bluth et Gary Goldman, véritables légendes de l’animation dont le The Land Before Time (1988), projeté pour l’occasion, a marqué toute une génération d’enfants.

Mais concentrons nous sur la quarantaine de films que mon planning plus que chargé m’a permis de voir, rafraîchissant voyage à travers les cinématographies d’ici et d’ailleurs et ponctué de quelques très belles découvertes.


Commençons tout d’abord par cette fameuse section « Subversive Serbia », dont je n’ai pu finalement voir que trois petits films.

Projeté pour la toute première fois hors des frontières serbes, A Holy Place est une adaptation plutôt libre du roman VIY de Nikolai Gogol par le cinéaste Djordje Kadijevic. Difficile de partager l’enthousiasme du journaliste Dejan Ognjanovic, venu présenter le film et nous faire partager sa science du cinéma serbe, devant ce film déjà daté, ce qui n’est pas une très bonne chose pour une œuvre réalisée en 1990, et plutôt mou et poussif. Le film possède malgré tout une ambiance gothique enveloppante qui n’est pas sans rappeler certaines œuvres du maestro Mario Bava, et quelques moments oniriques plutôt réussis.

Beaucoup plus récent et énergique, le très sympathique Tears For Sale de Uros Stojanovic, sorte de fable fantaisiste nous présentant la quête d’amour et de mâle de deux sœurs spécialisées dans l’animation lacrymale des funérailles d’autrui – apparemment une tradition véridique – dans un village dont tous les hommes ont été décimés par la guerre. Mélancolique et visuellement très fort, le film était présenté par le co-scénariste Aleksandar Radivojevic, également co-scénariste du très shock A Serbian Film (ce qui peut paraître surprenant étant donné le fossé qui sépare les deux œuvres). Personnage aussi excessif qu’intéressant, le bonhomme a carrément choqué une spectatrice serbe avec ses propos très violents envers les institutions de son pays et sa vision très noire de la cinématographie qui s’y produit. Des paroles tout de même relativisées par le flegmatique Dejan Ognjanovic, toujours présent pour introduire les œuvres de son pays et discuter avec les auteurs de celles-ci en présence du public. Étonnant également que cette œuvre très originale soit distribuée par EuropaCorp, la bande à Besson l’ayant charcuté avant de la sortir en salles, d’où la mention « Director’s Cut » de cette version du film, pour la première fois présenté dans son intégralité dans un festival. Magnifiquement filmé et très poétique, Tears For Sale est porté par le talent des deux actrices principales, Katarina Radivojevic et Sonja Kolacaric, soutenu par un casting de seconds rôles tous plus pimentés les uns que les autres.

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On retrouvait Aleksandar Radivojevic, cette fois accompagné du producteur exécutif Nikola Pantelic et du réalisateur, producteur et co-scénariste Srdjan Spasojevic pour la projection du très attendu A Serbian Film. Présentée comme « le shocker ultime » (ce qui en soit n’augure rien de très bon), cette œuvre éminemment politique se veut un coup de boule ultra-violent dans une cinématographie serbe jugée plate et trop polie par les auteurs de ce film qui en est tout le contraire. Difficile d’écrire sur ce long-métrage, même quelques semaines après l’avoir découvert, tant ce dernier va très, mais alors très loin dans ce qui peut être montré dans une œuvre cinématographique digne de ce nom. La photographie léchée et la structure toute en ellipses et flash-backs de ce thriller sans pitié, ni pour ses personnages ni pour les spectateurs, ajoutent encore à l’angoisse engendrée par la vision de ce film où l’on s’attend à chaque instant à voir le pire. Disons le tout de suite, A Serbian Film est totalement déconseillé aux âmes sensibles, et ce n’est absolument pas un avertissement à prendre à la légère. Certaines des séquences montrées ici font sans aucun doute parties des plus violentes jamais vues dans les salles obscures, une brutalité qui est encore renforcée par le fait que la plupart de ces mises en situation sont plus suggérées que véritablement montrées, car il ne s’agit pas ici de gore sanguinolent mais bien d’un cocktail malsain de sexe et de violence. Difficile de juger ce film qui n’existe que pour être une horrible expérience pour le spectateur, maltraité jusqu’à devenir le témoin (et d’une certaine façon, le complice) d’actes impensables. Manifeste politique qui doit se prendre dans le contexte historique de la Serbie (et en cela, la présence des auteurs était très précieuse), pays blessé si profondément que ses plaies sont très loin d’être refermées, ce film se veut comme un hurlement rageur à la face du monde, un direct dans l’estomac destiné à attirer l’attention sur une génération sacrifiée par la misère et vouée au désespoir (c’est en tout cas le discours tenu par les personnes impliquées dans la production de ce film qui, étrange paradoxe, a finit par devenir un objet convoité et reconnu par les institutions qu’il descend en flamme).

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La véritable question que l’on se pose inévitablement, en tant que spectateur, c’est s’il était vraiment utile d’aller si loin (certains passages sont carrément insupportables) pour faire passer le message. Reste qu’il faut bien reconnaître, qu’on le veuille ou non (parce qu’on finit par ressentir une sorte de rancœur vis-à-vis de ceux qui nous ont embarqué dans ce véritable voyage au bout de l’enfer, se jouant de nous afin de finir par nous faire ressentir un sentiment de culpabilité d’être les témoins volontaires d’un tel spectacle), que A Serbian Film est une œuvre qui ne peut laisser de marbre et déclanche nécessairement une réflexion sur la violence des images que tout un chacun consomme au quotidien, tissant des liens étroits entre des univers dont on oublie bien souvent qu’ils sont concomitants. La violence de la guerre nous est ici mise sur le même plan que celle d’une pornographie bâtie sur la misère des pays de l’est et les vestiges d’un génocide, et la brutalité d’un cinéma qui termine d’anesthésier son public à force de lui montrer des images de plus en plus sanglantes et gratuites, tandis que la télévision nous habitue à ne considérer ces pays oubliés que comme de vagues concepts dont quinze secondes d’images aussi atroces qu’impersonnelles viennent de temps en temps nous rappeler la douceur de notre foyer occidental. Ce film nous présente donc, de la façon la plus directe et violente qui soit, le mal être d’un pays défiguré par les horreurs, bien réelles, de la guerre. Au-delà de l’expérience cinématographique elle-même, désagréable s’il en est, A Serbian Film semble se présenter comme le support d’une réflexion bien plus profonde sur le rapport des images avec le monde, et la responsabilité que la réalisation de celles-ci engendre. Sans s’enfoncer plus loin dans ce débat balbutiant, on peut déjà saluer le culot des auteurs de ce film, que sans doute personne d'autre n’aurait osé réaliser. Reste qu’il faut être prêt et déterminé à plonger dans ce véritable enfer avant de se lancer dans l’expérience, et il appartient à chacun de juger de ce qu’il vient chercher dans la salle de cinéma.

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Toujours très tourné vers les cinématographies asiatiques (le festival ne s’appelle pas Fantasia pour rien), cette 14ième édition était l’occasion de découvrir de nombreux films venus des quatre coins de l’Asie, tous plus différents les uns que les autres. Le festival proposait notamment un gros plan sur la très riche cinématographie sud-coréenne, avec une grosse quinzaine de films présentés dans une section consacrée à cette nation.

Outre le très réussi Possessed (dont le réalisateur Lee Young-soo a été à bonne école puisqu’il fut l’assistant de Park Chan-wook) sur lequel nous avons déjà dit le plus grand bien après l’avoir découvert aux Fantastic’Arts 2010, on a eu le plaisir de retrouver le toujours excellent acteur Song Kang-ho, déjà remarqué chez Bong Joon-ho et Park Chan-wook justement, dans le très sympathique Secret Reunion. Oscillant sans cesse entre drame et comédie, ce film policier raconte l’improbable amitié d’un agent nord-coréen infiltré et d’un ex-agent fédéral du sud. Les deux hommes, au départ farouchement opposés, finiront par s’allier pour tenter de mettre fin aux agissements d’un tueur sanguinaire à la solde du voisin septentrional et tenter de retrouver leur dignité sacrifiée à l’aveuglement des conflits politiques. Le film bénéficie du meilleur savoir faire coréen en termes de mise en scène et de gestion de l’action (même si l’histoire peut paraître un peu alambiquée au départ) et du talent de son duo d’interprètes, que complète avec subtilité l’excellent Gang Dong-won.

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Grande bouffé d’air frais que les programmateurs du festival ont eu le génie de proposer juste après l’étouffant A Serbian Film (comme quoi la programmation, c’est un art à part entière), Castaway On The Moon, de Lee Hae-jun, fait figure de parfait « feel-good movie ». Racontant l’histoire loufoque d’un homme coincé sur une île au milieu du fleuve Han aux abords de Séoul, à la suite de son suicide raté, et d’une jeune fille prostrée dans sa chambre depuis des années qui observe le monde extérieur à travers sa longue-vue. La rencontre improbable de ces deux âmes esseulées devient le prétexte à une histoire délirante bourrée de moments de poésie et de comique parfois proche du slapstick. Cette comédie faussement légère traite avec distanciation de l’isolement social et affectif des habitants de la capitale sud-coréenne, tout en laissant deviner une tendresse communicative du cinéaste pour ses personnages. A noter que ce film a remporté le Prix Spécial du Jury Long Métrages "pour ses qualités de fraîcheur, d'émotion et d'originalité."

Pour son premier long-métrage, le cinéaste Choi Jin-ho se plonge dans l’univers carcéral en adoptant un point de vue plutôt inattendu : celui des gardiens. Film humaniste et politique, The Executioner narre les aléas de la vie de ces hommes dont la vie personnelle est bouleversée par les conséquences d’un univers professionnel rempli de violence. La carapace que ces derniers tentent tant bien que mal de se construire va voler en éclats lorsqu’ils vont recevoir l’ordre de remettre en vigueur la peine capitale et d’exécuter plusieurs prisonniers. Le message de ce film militant est très clair pour un pays où existe toujours la peine de mort, bien que cette dernière n’ait pas été mise en pratique depuis 1997. La mise en scène est parfaitement maîtrisée et sait se faire discrète pour mieux capter la brillante interprétation d’un casting au diapason, et révèle le talent d’un cinéaste dont on entendra, à coup sûr, encore parler.

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Autre chouchou du festival : la Chine, représentée le plus souvent par des productions tournées à Hong Kong. Pas grand-chose à dire de la comédie légère Sophie’s Revenge, co-produite est interprété par la superstar Zhang Ziyi et réalisé par la cinéaste Eva Jin. Co-production entre la Chine et la Corée du sud (ce qui explique un casting mixte, partagé entre la beauté chinoise Fan Bingbing et le jeune premier sud-coréen So Ji-sub) dans laquelle l’actrice principale cabotine un maximum, ce qui est d’abord plutôt drôle mais devient rapidement assez lassant, la comédie débute pourtant fraîche et originale mais finit par se vautrer dans les clichés de la romance guimauve. On décroche assez vite, mais sans doute qu’il en faut pour tous les goûts.

La belle Fan Bingbing, on la retrouvait justement à l’affiche de la super production Bodyguards And Assassins. Récompensé par une pluie de trophées au Prix du Film de Hong Kong 2010, il faut reconnaître que cette grosse machine à la gloire des martyrs de la révolution populaire chinoise (le film est une co-production entre la Chine et Hong Kong) rassemble tous les éléments d’un film à grand spectacle. Et il faut bien dire qu’à ce niveau-là, c’est royal au bar : un casting all star (Fan Bingbing donc, mais également Wang Xueqi, Simon Yam, Eric Tsang, Tony Leung Ka Fai et le maître des arts martiaux Donnie Yen, tous superstars dans leur pays), une reconstitution du Hong Kong du début du siècle à couper le souffle et un scénario savamment dosé entre construction d’une intrigue historique complexe et action spectaculaire (la dernière partie du film est un véritable climax continu d’une heure de combats dans les rues bondées de la ville), le tout servi par la réalisation au poil de Teddy Chen, très à l’aise autant pour filmer de longues scènes d’exposition que les cascades les plus alambiquées. Du très bon spectacle, qui met la barre haut tout en visant le grand public. On regrettera juste le manque de subtilité du message définitivement propagandiste du film, qui alourdit le déroulement de l’action à des moments clés (la fin, surtout).

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Cette fois dans un cadre de production strictement hongkongais, l’une des plus belle découvertes de ce festival restera sans aucun doute le talent du cinéaste multi facettes Pang Ho-Cheung. En effet, Fantasia proposait cette année deux films de ce réalisateur éclectique qui nous aura réjoui avec deux œuvres aussi également qualitatives qu’absolument différentes (et dont il co-signe chaque fois le scénario). À milles lieues des comédies romantiques lourdingues et mielleuses, Love In A Puff s’amuse à prendre les réunions de fumeurs de coin de rue imposées par la très stricte réglementation anti-tabac de la ville comme point de départ d’une rencontre entre un homme et une femme embourbés dans la banalité et l’ennui de leurs existences respectives. Le film joue de tous les ressorts possibles que la condition de gros fumeurs des deux personnages principaux propose, avec un humour subtil et un dédain communicatif pour le politiquement correct, et évite systématiquement les poncifs du genre. La direction d’acteurs est parfaite et les deux pôles de ce couple en formation sont interprétés avec brio par la cocasse Miriam Yeung et le taciturne Shawn Yue.

Il est intéressant de voir comment un cinéaste de talent peut construire un univers cohérent malgré la diversité de ton de ses films, puisque Love In A Puff peut se voir comme une extrapolation d’une courte scène du projet plus ambitieux au court de la post-production duquel il a été réalisé : le très controversé et néanmoins brillant Dream Home. Sans aucun doute à ranger du côté des coups de cœur du festival, on y retrouve la patte de Pang Ho-Cheung à travers un humour ravageur – littéralement – et un goût toujours très prononcé pour le politiquement incorrect. Prenant une fois de plus sa source dans une idée très simple – les prix exorbitants des appartements à Hong Kong – le film raconte l’histoire d’une jeune femme (excellente Josie Ho) qui se heurte à tous les obstacles possibles et imaginables dans sa tentative d’acheter l’appartement de ses rêves et va peu à peu sombrer dans une folie sanguinaire. Pur slasher, très gore et bourré d’un humour très noir, le film était présenté à Montréal dans sa version non censurée (contrairement à la version sortie à Hong Kong), proposant quelques-unes de manières les plus inusitées de se débarrasser d’une personne gênante (quelques passages, bien qu’à prendre au second degré, son d’une violence assez extrême). Brillamment construit autour d’un jeu de flash-backs et enrichit par un contenu social qui sous-tend la satire brutale (on peut penser à une version cinématographique de la satire matérialiste chère à Brett Easton Ellis), cette œuvre iconoclaste est mise en scène avec excellence par cet auteur polyvalent. Pang Ho-Cheung filme et dirige ses acteurs de main de maître pour accoucher d’un film aux multiples niveaux de lecture, qui partage avec son cousin nicotiné une fausse simplicité mise au profit d’une réelle intelligence cinématographique et d’un grand talent de raconteur d’histoires matures et denses.

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Déception par contre du côté du long-métrage Raging Phoenix, mettant en vedette la nouvelle coqueluche du cinéma d’arts martiaux Jeeja Yanin. Le scénario inexistant n’est aucunement sauvé par des scènes de combats poussives et au final assez rares, et la mise en scène lourdingue de Rashane Limtrakul ne sauve pas le film d’un ridicule achevé (on ne peut pas vraiment condamner les ricanements moqueurs qui se sont rapidement fait entendre dans la salle). Il y avait pourtant matière à quelque chose avec la présence d’athlètes très au point et l’expérimentation d’un hybride inédit entre le drunken boxing chinois et le muay thaï, le tout saupoudré d’un brin de breakdance, mais l’ensemble ne prend pas et tombe définitivement à plat. Le meilleur moment de la séance restera sans doute la désormais traditionnelle projection d’une interminable bande-annonce d’époque de la Shaw Brothers, véritable régal pour les amateurs de kung-fu flicks des années 70.

On termine ce tour d’Asie par le Japon, le pays du soleil levant étant une fois de plus bien représenté à Montréal. Très bonne surprise que l’hystérique Brass Knuckle Band, délirante comédie écrite et réalisée par Kankuro Kudo qui tisse sa toile autour des déboires de Kana, une jeune chasseuse de talent qui se retrouve entichée d’une bande de rockers punk complètement has been après avoir pris ces derniers – par l’intermédiaire d’une vidéo découverte sur le net mais datée de 25 ans – pour un groupe de jeunes rebelles au potentiel commercial détonant. On suit donc les Shonen Mericken Sakku (nom du groupe qui donne son nom au film et se traduit par « garçons armés de poings américains ») en tournée à travers le pays, incapables de jouer un accord mais bien décidés à faire honneur à l’esprit punk qui les anime toujours. La lunatique Kana (une Aoi Miyazaki absolument déchaînée) se retrouve obligée d’assister au désastre mais découvrira finalement que ces vieux garçons ont plus à lui apporter qu’elle n’aurait pu le penser, elle qui se pâme avec mièvrerie devant les chansonnettes niaises de son petit copain, et va même se révéler bien plus aventurière qu’elle ne l’aurait elle-même imaginée. Brass Knuckle Band est au final une comédie aussi éruptive qu’intelligente qui joue de ses propres excès pour porter un regard nostalgique et bienveillant sur le parcours musical d’un petit groupe sans succès et l’aventure humaine que celui-ci représente. Un must-see pour tous ceux qui ont un jour tenté de conquérir le monde à force de riffs enragés.

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Côté animation, moment de détente fort sympathique devant Gintama, adaptation ciné d’un must de l’animation japonaise, qui fût au départ l’un des gros cartons de l’anthologie hebdomadaire Shonen Jump, publication qui révéla en son temps des mangas comme Naruto et One Piece. On ne peut que sourire devant la forte dose d’humour proposée par le film, mais force est de reconnaître qu’on est quand même un peu perdu face à la densité de l’histoire, qui met en scène une flopé de personnages que l’on devine récurrents de la série (le film étant une version revue et améliorée de l’un des plus populaires arcs narratifs de l’animé) dans un japon médiéval envahit par les extra-terrestres (si si). L’énergie débonnaire de Gintama et la souplesse dont fait preuve l’univers vis-à-vis de l’exactitude de la représentation historique ne sont pas sans rappeler un autre classique de l’animation japonaise : l’excellentissime Samuraï Shamploo, mais avec un zest de surnaturel en plus.

L’autre gros morceau était sans conteste le très attendu King of Thorn, réalisé par le vénéré maître de l’animation japonaise Kazuyoshi Katayama. Mêlant allègrement la science-fiction apocalyptique et la fable onirique, le film se révèle être un savant mélange des genres au ton résolument mélancolique et d'une grande beauté visuelle. Adaptation de la série de manga en six volumes de Yuji Iwahara, reconnue comme une référence aussi bien par la critique que les lecteurs, le long-métrage se révèle très réussi malgré la densité d’une histoire dont on imagine aisément qu’il a du être difficile de la réduire à 120 minutes, et parvient à créer un univers totalement original en s’inspirant de thèmes classiques et intemporels (la notion de fin du monde, les relations fraternelles et l’univers du rêve). Un film qui n’est pas à recommander uniquement aux amateurs d’animation mais bien à tous les amoureux de fantaisie.

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De retour du côté de l’Europe où le Danemark était à l’honneur avec deux productions mettant la barre très haut. Avec légèreté d’abord et la bonne surprise At World’s End. Mis en scène par l’acteur primé et donc également cinéaste Tomas Villum Jensen et scénarisé par Anders Thomas Jensen (aucun lien de parenté entre les deux), cette ambitieuse super production filmée à travers le Monde (Danemark, Australie et Asie du sud-est) est un petit bijou de comédie d’aventure comme on n'en voit que trop rarement, digne descendant des meilleurs représentants du genre et qui ravira à n’en pas douter tous ceux qui ont grandit en admirant les exploits du Docteur Jones. Les acteurs sont au diapason, en particulier le couple mal assortit formé par l’introverti Nikolaj Lie Kaas et l’exubérante Brigitte Hjort Sorensen, et le scénario se révèle un savant mélange d’action et d’humour – un humour qui se permet d’enfreindre joyeusement le politiquement correct comme aucun film hollywoodien n’aurait osé le faire. Ajoutez à cela une superbe affiche, entièrement dessinée dans le plus pur style eighties, et vous tenez là l’une des toutes meilleures comédies d’aventures de ces dernières années. On aurait tort de s’en priver.

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Beaucoup plus sombre et désespéré, Deliver Us From Evil est une brillante réinterprétation du classique (le parallèle est inévitable) Les Chiens de Paille, qui ajoute à la situation initiale du chef d’œuvre d’ambiguïté de Peckinpah (un père de famille calme et pacifiste se retrouve obligé de protéger son foyer de l’assaut d’un groupe de personnes extérieures belliqueuses) une réflexion sociale et un background bien plus dense. Là où les villageois de Peckinpah n’étaient que des archétypes strictement malfaisants, les habitants de la petite ville sans histoire où se déroule  Deliver Us From Evil sont quand à eux des personnages centraux aux affects complexes et aux motivations troubles. Le scénariste et réalisateur Ole Bornedal (Le Veilleur de Nuit) s’enfonce très loin dans cette autopsie de la névrose qui sommeille en chacun de nous, de la sauvagerie et de la lâcheté qui sont prêtes à se déchaîner dès lors que la situation dérape. Venus pour lyncher un sans-papier qu’ils croient responsable de la mort d’une vieille femme, emportés par l’effet de groupe et le démon cité dans le titre, les habitants de la petite ville vont rapidement détourner leur haine aveugle sur la famille qui tente tant bien que mal de protéger celui que tout un chacun devrait présumer innocent, et cet engrenage infernal de se conclure dans un final tragique et barbare. Un film très fort qui vomit son dégoût de la haine ordinaire, qu’elle soit de nature xénophobe ou tout simplement larvée au plus profond des conflits sociaux et familiaux, et fait le portrait d’une société au bord du chaos. Magnifiquement filmé et interprété (la casting est parfait), Deliver Us From Evil réalise l’exploit de réinterpréter un thème déjà vu en lui insinuant suffisamment d’originalité et de contenu pour, à son tour, devenir un classique.

D’ores et déjà primé plusieurs fois sur la scène internationale, l’énigmatique 1 du hongrois Pater Sparrow en aura sans doute laissé plus d’un songeur. Etrange long-métrage qui concentre une intrigue éclatée autour de l’apparition mystérieuse d’un livre supposé contenir quelques vérités trop dangereuses, ce film alambiqué plonge un peu trop loin dans la bizarrerie sans parvenir à se maintenir à flot d’une intrigue volontairement abstraite. On peine à véritablement s’intéresser aux personnages principaux de cette œuvre scientofico-philosophique et on finit par s’ennuyer assez fermement en attendant que le tout se conclue, sans plus vraiment chercher à comprendre ce qui de toute façon n’est pas fait pour être intelligible. Reste une direction artistique et une photographie superbes mises au service de la construction d'un univers chaotique et claustrophobe, où la réalité et la logique ne sont plus que de vagues et lointains souvenirs.

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Enfant difforme d’une Europe décidément tourmentée, The Human Centipede (First Sequence) du hollandais Tom Six arrivait à Fantasia précédé d’une solide réputation de bête de festival : l’acteur principal Dieter Laser, véritable gueule de cinéma, ayant remporté le prix du Meilleur Acteur au Fantastic Fest d’Austin et l’œuvre ayant été élue Meilleur Film du dernier Screamfest de Los Angeles. Il faut dire que le pitch de ce film avait de quoi mettre la puce à l’oreille des spectateurs les plus aventureux, le centipède humain dont il est question n’étant rien de moins que le résultat d’un expérience monstrueuse et contre-nature visant à réunir physiquement plusieurs êtres humains – pas du tout consentants bien évidemment – par l’intermédiaire de leur système digestif. Dégeu vous dites ? Attendez de voir le film. Filmé dans une haute définition clinique, le long-métrage de Tom Six (qui en est aussi le scénariste) est un thriller malsain, véritable ovni qui fait se rejoindre les préoccupations chirurgicales d’un Cronenberg avec un sadisme assumé. On regrettera que le film soit plombé par un scénario bien trop linéaire et surtout qui comporte des rebondissements vraiment trop improbables, le plus souvent à des moments clés de l’histoire. Une œuvre aussi extrême aurait sans doute mérité une structure plus solide. Le pire dans tout ça ? C’est peut-être  que Tom Six a d’ores et déjà précisé que la mention « first sequence » du film indiquait tout naturellement qu’il a déjà une suite en tête, et qui dit séquelle (le terme ne pourrait mieux convenir) dit augmentation du nombre de victimes destinées à devenir une partie d’une créature monstrueuse et pathétique. On n’ose à peine imaginer la boucherie.

Beaucoup plus léger mais tout autant marginal, le Norvégien Fatso reste quasiment inconnu hors des frontières de son pays, dans lequel il a pourtant remporté un fort succès. Le film de Arild Fröhlich narre les mésaventures de Rino (un Nils Jorgen Kaalstad parfait dans un rôle qui fait tout sauf le mettre en valeur), dont le surnom – qui donne aussi son titre au film – fait référence au sérieux embonpoint qui lui gâche la vie. Rino, embourbé jusqu’au cou dans une vie solitaire et une timidité anxiogène, évacue sa frustration à travers une passion envahissante pour la pornographie et une tendance frénétique à la masturbation chronique. Lorsqu’il se voit obligé de partager son appartement avec une étudiante suédoise, on anticipe déjà les dommages collatéraux, surtout lorsque cette dernière se révèle être la très attirante et débridée Malin (Josefin Ljungman). Drôle, mais surtout très subtil dans son approche de thèmes pour le moins casse-gueules, le film de Fröhlich se révèle une délicate comédie qui évite de tomber dans le sentimentalisme ou la vulgarité. Les personnages, tous plus perturbés les uns que les autres, sont au contraire montrés dans toute leur fragilité et cette mise en scène discrète mais efficace termine de faire de Fatso un film à l’honnêteté rare qui nous dit que les plus marginaux sont souvent, finalement, les plus riches des personnages.

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Le festival Fantasia présentait également l’ibérique [rec.]2 en première montréalaise. Rien de nouveau sous le soleil pour cette suite qui ressemble plus à un tour de train fantôme qu’à un véritable film et recycle sans génie la formule gagnante qui a permis de faire du premier un film culte malgré un aspect définitivement gadget. Chercher une logique narrative dans cet enchaînement de gimmicks serait une tâche bien vaine et s’appesantir plus longtemps sur le film de Jaume Balaguero et Paco Plaza représenterait probablement une perte de temps. On attendra donc qu’il se remettent au travail avec un peu plus d’inspiration avant de reparler d’eux.   

Grosse déception sur le front francophone avec la co-production franco-belge La Meute, qui arrivait pourtant avec les promesses d’une sélection cannoise et d’un casting haut de gamme emmené par Yolande Moreau et Emilie Dequenne. Malheureusement, Franck Richard ne tire pas partie de cette belle distribution et ne donne pas suffisamment de dialogues intéressants à ses acteurs pour leur permettre de briller. Le résultat est un film qui devient vite ennuyeux et poussif, ne semble rien raconter et échoue dans ses ambitions horrifiques. Sans doute trop influencé par ses modèles américains, Richard tente en vain d’importer des clichés du pays de l’Oncle Sam (les motards malveillants, la taverne paumée type western et la routarde qui va inévitablement tomber sur un os) dans les décors naturels pourtant glauques à souhait d’une Belgique grise et boueuse. Mais voilà, la recette ne passe pas l’océan et ce film qu’on avait pourtant bien envie d’aimer ne parvient pas à stimuler les sens du spectateurs. On retiendra malgré tout la magnifique photographie de Laurent Barès, qui crée une ambiance poisseuse en parfaite adéquation avec les références seventies auxquelles le film rend hommage. Dommage que le reste peine à suivre.

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La suite de l'article bientôt...

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