David Scherer, artiste très talentueux et électron libre du maquillage d'effets spéciaux en France, est soumis à la question. Ce fan absolu de Fulci ou Argento revient sur son parcours atypique et sur son travail pour, notamment, The Theatre Bizarre et le nouveau film de Bruno Forzani et Hélène Cattet, L'étrange couleur des larmes de ton corps. Magnéto !

 

Torso : Alors pour commencer, question toute bête: comment est née ta passion pour le cinéma et comment en es-tu arrivé à réaliser des maquillages ?

David : Alors, le film déclencheur pour moi a été Poltergeist, de Tobe Hooper. C’est de ce film qu’est né mon intérêt pour les maquillages d’effets spéciaux. Ou disons plutôt pour le cinéma fantastique. Car à la base j’ai toujours été un gros consommateur de VHS, pendant le lycée j’en visionnais des centaines. A partir de là, j’ai commencé à distinguer les différents « genres dans le genre », si j’ose dire. Les films de Carpenter, Argento, Fulci… J’ai rapidement développé un gros intérêt pour les films italiens. La découverte d’Opéra, Frayeurs et L’au-delà y est pour beaucoup. De là j’ai naturellement dévié vers le maquillage. Ma formation a été très simple : essais et erreurs. J’ai découvert des numéros de Fangoria et de Sciences et Vie Junior dans lesquels Pascal Pinteau expliquait comment obtenir des moulages pour de petites prothèses en latex. Du coup j’ai testé, testé, testé jusqu’à ce que ça marche. Après ça j’ai pu faire mon tout premier tournage et ainsi découvrir ce qu’était un plateau de cinéma. Ensuite ç’a été de nouveau : tests, essais etc. pour progresser. Tu rencontres des gens, etc. etc.

J'imagine que tu avais un boulot alimentaire à ce moment-là ? Etait-il dans le cinéma ?

Pas du tout, j’ai fait de l’intérim’. Ce qui me permettait de bosser le matin et de m’exercer l’après-midi. Grâce à ça j’ai pu rencontrer Dominique Lyoen, un ancien maquilleur SFX, qui m’a fait rencontrer Jacques Olivier Molon et Frédéric Balmer. J’ai donc pu travailler avec eux sur le court-métrage Le bon, la brute et les Zombies d’Abel Ferry et ça m’a ouvert les yeux sur beaucoup de choses. Je leur en suis très reconnaissant. Tout cela m’a permis de constituer un petit portfolio et de pouvoir continuer. Et ça continue !

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Pour revenir à ta période de dévoreur de VHS, il était évident dès le départ pour toi que les effets spéciaux étaient la partie du processus filmique vers laquelle tu voulais tendre ?

Pas forcément. J’ai surtout décortiqué le montage des films, et du coup la façon de faire des scènes d’effets spéciaux. Les différentes valeurs de cadre par exemple. Tout ce qui permettait de « tricher ». Je pense que ç’a été un bon apprentissage.

J'imagine que ça n'a pas été forcément simple en France, pays plutôt avare en maquillages SFX à priori.

C’est vrai, mais malgré tout le potentiel créatif est très intéressant. Et finalement on a quand même un gros besoin de SFX en live dans les productions françaises. Que ce soient la télé, les pubs, les clips ou les films, c’est en plus assez varié.

Malgré tout, as-tu pensé travailler à l'étranger ?

En fait j’ai travaillé de façon épisodique à l’étranger, au Canada et au Maroc par exemple. Mais je reste très attaché à la France.

Entre les films français tournés à l'étranger et les maquilleurs étrangers travaillant pour des réalisateurs français, ressens-tu une certaine concurrence, nationale ou internationale ?

Alors il y a une concurrence, c’est normal. Mais j’ai néanmoins l’impression qu’il y a de la place pour tout le monde. Enfin c’est ce que je ressens. Je fais vraiment deux types de productions : d’un côté les séries télé, long-métrages et pubs, et de l’autre les « low budget », tournés sans argent dans des délais très courts. Mais j’aime beaucoup fonctionner au système D, travailler en équipe, chercher des solutions ensemble. Il y a un côté très attractif, ça me rappelle les films des années 70 ou 80, justement. Bon je sais que tout le monde ne sera pas d’accord avec moi mais bon… (rires)

D'ailleurs en parlant des 70's-80's, et particulièrement les Italiens, il y avait dans le petit monde du bis une forte idée (volontaire ou malgré les uns et les autres) de communautarisme, d'immense groupe d'artistes bossant les uns avec les autres régulièrement. Ressens-tu une dynamique identique en France, à plus petite échelle ?

Je suppose que tu fais référence à la dream team Fulci-Salvati-Frizzi-De Rossi… En fait si, je ressens ça par exemple avec la petite équipe de School’s Out à Montpellier. En fait j’accorde beaucoup d’importance au facteur humain, et ce que tu dis traduit bien ça. Tu bosses avec des gens avec qui tu t’entends bien, avec qui tu as les mêmes intérêts artistiques. Je pense que travailler avec un réalisateur, c’est lui faire confiance, suivre sa vision artistique. Il te donne des choses, tu lui en donnes en échange. Voilà, c’est une affaire d’échange. Et j’aime retrouver des gens avec qui je m’entends bien sur un plateau. Avec François Gaillard et Nima Rafighi par exemple, on a une très bonne communication.

Ce qui n'arrive pas obligatoirement sur une série TV ou sur de plus gros projets.

Absolument d’accord avec toi. Même si je le ressens aussi sur certaines d’entre elles, Boulevard du palais par exemple. Mais ça fait longtemps qu’on bosse ensemble. En tout cas, c’est précisément ce que je recherche.

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Ton nom commence à être un peu connu dans le "milieu", est-ce que ta situation a changé au niveau de la pêche aux projets ? Est-ce qu'on vient te voir pour t'en proposer, par exemple, ou dois-tu démarcher systématiquement ?

J’ai beaucoup de chance car on m’en propose. Comme je te l’ai dit, je bosse sur deux types de projets, ceux à gros et ceux à faible budget. Dans ces derniers, je mets toute ma passion, et je ne m’y engage que si je m’entends bien avec le réalisateur. C’est pour ça que les projets School’s Out sont magiques. Il m’est arrivé, malheureusement, de faire confiance à des réalisateurs sans passion qui n’avaient rien à foutre du côté artistique. Au final, on obtient de mauvais films avec de mauvais effets. Je suis plus vigilant aujourd’hui.

J'ai cru comprendre que tu étais Strasbourgeois et que tu vivais toujours là-bas, quand en général les artistes préfèrent se centraliser. Comment vis-tu cette situation ?

En fait j’ai mon petit atelier à Strasbourg, et je me déplace. J’ai la chance de travailler sur des projets dans la France entière, à Paris, Marseille, Montpellier, Lyon, Bordeaux… Même en Suisse ou au Luxembourg, donc ça ne me pose pas de problème. Je crée les effets dans mon studio et ensuite je vais sur les plateaux. J’ai besoin d’être sur le plateau, j’aime l’ambiance des tournages.

Pourquoi, tu pourrais bosser tes effets et les laisser à disposition de l'équipe ? Tu n'es pas obligé de travailler sur les tournages ?

Parfois, c’est un collègue qui s’en occupe sur le plateau. Mais en ce qui me concerne, je tiens beaucoup au suivi des effets. Il y a des tournages, comme ceux d’Olivier Béguin ou François Gaillard, sur lesquels je ne pourrais pas ne pas être présent.

Est-ce que tu et vois à un autre poste sur un film ? Scénario, réalisation ?

Pas pour le moment... Mais pourquoi pas ! Je ne suis pas fermé, mais je pense qu’il me faut encore de la maturité.

Tu es fan d'un grand nombre de films qui comportent essentiellement des effets de plateau, et on sent dans ton travail (et dans tes propos) une affection particulière pour l'artisanal. Comment vis-tu notre époque du tout numérique ? Est-ce aussi l'une des raisons pour lesquelles tu préfères travailler sur des petits budgets ?

En fait je suis pour l’usage du numérique, mais en tant que complément. Je pense qu’il faut toujours avoir quelque chose sur le plateau, dans la mesure du possible. Le maquillage aide l’acteur, il lui apporte des choses, même si bien entendu c’est lui qui fera le travail au final. Le maquillage est un complément, mais un complément « réel ».

Est-ce que tu songes à monter une boîte d'effets spéciaux, du type KNB ? Une chose pareille est-elle d'ailleurs possible en France ?

Hahaha, j’aimerais bien ! Il y a de grosses boîtes de SFX en France, je pense que la demande est là. Après, il faudrait un peu plus de productions fantastiques, de films de monstres etc. Hélas, les bons films de monstres en France sont plutôt rares.

D'ailleurs, quel regard as-tu sur cette vague de long-métrages horrifiques français qui ont déferlé, et qui visiblement peinent à faire des petits ?

Je saluerai toujours la démarche artistique. Ils ont déjà le mérite d’avoir été fait. Après, peut-être arrivent-ils un peu tard, je ne sais pas. Il y a eu des choses très intéressantes. Je pense à Mutants, Martyrs ou Amer, pour ne citer qu’eux. J’ai eu la chance de participer à Theatre Bizarre et je pense que la fraîcheur et le côté anarchique du projet est un très bon point. C’est une bonne chose que Métaluna se soit embarqué dans l’aventure ! Et à mon niveau, je suis très heureux d’avoir fait Mirages de Talal Sehlami. C’est un tout petit budget mais un souvenir de tournage énorme. Cette année seront terminés Fièvre de Romain Basset, Chimères d’Olivier Béguin, One Wicked Night de François Gaillard, La dame blanche de Fred Gousset… De tous petits budgets mais qui fonctionnent à l’énergie pure. Je suis vraiment heureux d’avoir participé à ces projets, ce sont vraiment des bols d’air artistiques. Alors bien sûr, ce n’est pas toujours évident, mais ça en valait la peine je pense. De temps en temps je discute avec les réalisateurs hors tournage, et je peux ainsi voir les évolutions, certaines scènes montées. Et je me dis « wouah ! le tournage était peut-être compliqué, il n’y avait pas d’argent, mais ça valait le coup ». Tu vois le film se construire et c’est vraiment cool. Je tiens à préciser aussi que les réalisateurs sont des amis dans la vie, ça renforce aussi ton implication sur leurs films. Je me considère donc comme chanceux. J’en oublie d’ailleurs, il y a deux jours à peine j’ai terminé deux projets made in Montpellier : Run Rabbit Run de Stéphane Bouyer et From The Inside de Guilhem Sendrass. Deux nouveaux projets qui s’annoncent très sympas et pleins d’énergie. J’arrive à trouver un équilibre comme ça. Et là je vais recommencer des séries télé et quelques pubs.

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Quel genre de pubs nécessite des maquillages FX ?

J’ai fait essentiellement des pubs pour des assurances, pour lesquelles j’ai créé des aliens et quelques prothèses pour déformer les acteurs.

Comment vois-tu l'évolution de ton métier, à court et à long terme, et comment envisages-tu ta propre progression ?

Tant qu’on me proposera des projets je serai heureux. Je cherche forcément des défis artistiques, mais aussi des aventures humaines. L’année dernière, exactement à la même période, j’ai débuté L’étrange couleur des larmes de ton corps, le nouveau film de Bruno Forzani et Hélène Cattet. Ce tournage a été l’un des plus intenses et des plus agréables que j’ai faits. Artistiquement parce qu’il y avait beaucoup de défis passionnants à relever, et humainement parce que Bruno et Hélène sont parmi les gens les plus passionnés et les plus gentils que j’ai pu rencontrer. Vraiment une expérience magnifique.

Je suis curieux de le voir, même si en toute honnêteté je n’ai pas aimé Amer.

Le parti pris est radical.

Celui-là sera donc plus narratif, comme j’ai pu le lire ?

Absolument.

Dernière question, qui n’en est pas une. J’ai vu sur IMDB que tu avais travaillé sur Poultrygeist, sans avoir été crédité. Tu peux raconter ?

(rires) En fait j’ai fait des croquis et des designs divers et variés, et j’ai tout envoyé à Lloyd Kauffman.

Et il a piqué certaines de tes idées ?

Pas du tout, je l’ai fait en connaissance de cause.

Du coup j'imagine que tu ne voudras pas dire ce dont tu es à l'origine dans ce qu'on peut voir dans le film ?

Il y a tellement de choses diverses et variées dans ce film, je ne saurais pas le dire moi-même (rires).

Très bien ! Merci, David.

Merci beaucoup !

Entretien réalisé le 13/03/13 par conversation internet.

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