Combien de doigts d'une main atrophiée faut-il pour les compter ? Ces réalisateurs qui parviennent aujourd'hui à redonner au film de genre ses lettres de noblesse ? Qui ne se cachent ni derrière de prétendues obligations génériques, ni derrière un mépris du genre mal masqué ? Qui allient inventivité, rage créatrice et prise de risques permanente ? Qui, enfin, comptent parmi les meilleurs metteurs en scène actuels, et paradoxalement les moins (re)connus ? On ne fera pas l'affront de proposer un chiffre, mais on affirmera sans cligner de l'oeil que Chris sivertson est de ceux-là.

Adaptateur génial de Jack Ketchum (The Lost en 2006), palpitant auteur de thriller métaphysique fouillant dans le giallo et chez De Palma (I Know Who Killed Me en 2007), il a réalisé en 2011 un film toujours inédit chez nous, ce qu'il faut impérativement considérer comme un scandale : Brawler. Entre mélodrame fraternel et film de boxe, son troisième effort achève de prouver que même sur un canevas préexistant (en gros, Rocky), il parvient à tirer son épingle du jeu à la fois dans son style et dans sa forme narrative, moins heurtés qu'à l'accoutumée. Son dernier film en date est un fantasme de tout cinéphile ayant les yeux solidement rivés vers ce qui se passe depuis le début du nouveau millénaire : le remake par ses propres auteurs (lui-même et Lucky McKee) de leur film de jeunesse : All Cheerleaders Die (2013).

Pour ne rien gâcher, le garçon se révèle (ce que nous avions déjà eu la chance de constater à l'époque de notre numéro 3, consacré à la jeune oeuvre de McKee et de Sivertson) toujours passionnant en interviews. A la fois heureux de pouvoir défendre des films qui ne bénéficient clairement pas de l'attention qu'ils devraient, éminamment cinéphile et prompt à reconnaître ses influences, Sivertson est mine de rien un modèle de jeune réalisateur bouillonnant et singulier. On l'a rencontré pour discuter de Brawler et All Cheerleaders Die, de Rian Johnson et Sylvester Stallone, et d'un slasher sous LSD qui ne verra peut-être jamais le jour. Tout un programme, en somme.

Chris Sivertson shooting 

D'où vient l'idée de Brawler ? Nathan Grubbs, originaire de la Nouvelle-Orléans, a-t-il proposé le point de départ ?

J'ai rencontré Nathan par l'entremise de Marc Senter. On a sympathisé et quand on a commencé à mieux se connaître, il m'a donné le point de départ du film, sur lequel j'ai vraiment accroché. J'aimais l'idée de réaliser un film très différent du type de films que j'avais fait jusqu'ici. On a passé un long moment à discuter de l'histoire, de la manière dont on voulait la traiter... Ensuite, j'ai écrit le scénario, qui a évolué au fil de nos conversations avec Nathan. C'était une excellente collaboration.

Le film de boxe est un genre bien spécifique. Comment as-tu approché le film, par rapport à cet héritage ?

Avant tout, j'ai revu Rocky, le premier film de boxe que je me rappelle avoir vu, enfant. J'en ai étudié la structure, et me suis demandé comment faire différemment pour Brawler. Il y a certaines similitudes, en particulier au niveau de la relation qu'entretient Charlie avec la figure du mentor, Rex, qui est très proche de la relation entre Sylvester Stallone et Burgess Meredith dans Rocky. Mais j'ai justement essayé d'en faire ressortir d'autres choses. Par exemple, Rex n'approuve pas le combat final, mais le comprend. Il aide donc Charlie à s'entraîner, mais ne se rendra pas au combat. Ce genre de petites idées est un exemple de ma volonté de jouer avec les attentes du spectateur. Le bagarreur, avec Charles Bronson (réalisé par Walter Hill, ndt.), fut une influence aussi. En particulier au niveau de son tournage à la Nouvelle-Orléans. J'adore Raging Bull mais je ne voulais pas que les combats soient filmés avec une stylisation de ce genre, ça ne me semblait pas approprié. Contrairement aux scènes de baston dans Mean Streets, plus libres et plus dures.

Chris Sivertson-Hard Times

J'ai aussi trouvé qu'il y avait quelque chose de Mad Max et d'Apocalypse Now, surtout à la fin.

C'est marrant que tu fasses allusion à ces deux films pour l'univers du combat sur le bateau, parce que l'idée était vraiment de créer un monde qui soit en décalage avec la réalité. Je voulais qu'on ait l'impression que ces scènes se situent dans une dimension séparée du monde normal. Un monde caché et secret, avec ses propres règles et coutumes.

Contrairement à tes autres films, Brawler est constitué de plans longs, possède un rythme plus lent.

Deux styles bien distincts se partagent le film. Pour les scènes dramatiques, j'ai effectivement fait beaucoup de plans-séquences fixes et larges. Je suppose que c'est l'influence de Woody Allen. J'ai voulu faire quelque chose de vraiment différent de mes autres films, qui étaient plus stylisés et avaient une approche plus « sur le vif ». En ce qui concerne les combats, je voulais les filmer camera à l'épaule, qu'on ait l'impression que le cadreur ne sait pas ce qui va se passer, et essaie de rester fixer à l'action qui s'improvise devant lui, pour la capter. En cela, l'influence principale était Romper Stomper (de Geoffrey Wright, ndt.). La grosse baston au milieu du film entre les skinheads et les immigrés vietnamiens est totalement incroyable. Pour ce qui est des scènes dramatiques dans l'appartement de Charlie, j'ai pensé à Un tramway nommé désir (de Elia Kazan, ndt.). Avec I Know Who Killed Me, je poursuivais mes recherches stylistiques amorcées avec The Lost, mais poussées à l'extrême. Pour Brawler, je me suis dit qu'il était temps de faire l'exact opposé et de voir ce qui se passe. Je voulais voir ce qui arriverait si j'essayais de sortir un peu de mes propres sentiers battus et que je tentais de donner une vue plus objective à l'action. Et, comme je le disais, Woody Allen m'a influencé là-dessus. J'ai toujours aimé ses films, et Brawler a été une bonne occasion de tenter certaines de ses techniques, des choses qui n'auraient pas forcément fonctionné pour un film d'horreur ou un thriller.

La fin est magnifique. Comme tu le disais, tu fais exactement l'inverse de ce qu'on attend d'un film de boxe. Tu ne joues pas sur l'idée de spectacle, la dramatisation et le sensationnalisme. Il n'y a pas non plus ce stéréotype du vainqueur et du vaincu, puisqu'à l'issue de ce combat, il n'y aura fatalement que des perdants.

Absolument, je suis heureux d'entendre ça. Cela fait partie de que je voulais dire par rapport à ma volonté d'ancrer Brawler au sein même des attentes du spectateur, de récupérer certains poncifs du genre, pour les faire évoluer ailleurs. Et oui, la fin du film est faite de manière à ce que les personnages se retrouvent dans une situation impossible. Aucun moyen pour eux de gagner.

Brawler3

Tous tes films parlent de dualité. Deux corps dans I Know Who Killed Me, bipolarité de Ray Pye dans The Lost, et deux frères incarnant possiblement deux traits opposés d'une même personnalité dans Brawler. Tu es d'accord avec ça ?

Bien vu. Je pense que tu as raison. Ce n'est pas nécessairement conscient, mais je m'intéresse toujours à des personnages qui tentent de décider ce qu'ils devraient faire, le genre de personne qu'ils devraient être. I Know Who Killed Me peut se résumer à l'histoire d'une fille qui tente de décider si elle veut être une gentille ou une mauvaise fille. Je pense que c'est un thème qui poindra toujours dans mes films.

A peu près en même temps que ton film sortait Fighter, de David O'Russell. Est-ce que tu l'as vu, avant ou après avoir fait Brawler ?

J'aime beaucoup ses films, mais je ne l'avais pas vu à l'époque, pas plus que Warrior (de Gavin O'Connor, ndt.). J'ai volontairement refusé de les voir avant de finir le film, parce que je savais que leur point de départ ressemblait au mien, et que ces films-là étaient déjà bien connus.

Combien de temps ont duré le tournage et le montage ?

Le tournage a duré un mois, environ. En tournant pratiquement tous les jours, my compris nos jours de repos. Le montage, lui, a duré sept mois. Il y a eu beaucoup de versions différentes avant la version finale. On a coupé quelques scènes, par exemple. Je voulais vraiment faire quelque chose de sec et agressif.

La Nouvelle-Orléans est un personnage à part entière, elle vit dans le film à travers la musique, le nom des personnages, l'argot qu'ils emploient, les espaces confinés dans lesquels ils vivent... Tout cela a un impact réel sur l'histoire. Je pense par exemple à la scène où Bobby se rapproche de la femme de son frère. Est-ce que c'était une idée forte dès le départ ? Faire un film sur la Nouvelle-Orléans ?

Absolument, c'était l'idée depuis le début. Nathan y est né et y vit toujours, j'y ai moi-même vécu un moment après la fac. C'est un coin des Etats-Unis vraiment singulier, qui a sa propre architecture, sa propre cuisine, sa propre musique. On voulait donc que la ville influe sur tous les aspects du film. Et puis d'une certaine manière, cela crée une distraction du cœur dramatique du film.

Comment s'est passé le tournage là-bas ? Est-ce différent d'un tournage en Californie ?

C'était génial parce qu'il y a beaucoup de détails visuels dans cette ville, c'était donc en soi une production value. Et puis c'est un endroit très fun, ce qui ne gâche rien. Il n'y a pas autant d'argent pour l'industrie du cinéma qu'en Californie, et moins de gens feront le déplacement, surtout s'il ne s'agit pas d'un gros budget. Néanmoins, on a pu réunir là-bas une excellente équipe.

La musique est très importante dans Brawler. Entre le score de Tim Rutili, les orchestres de brass band et la musique Cajun, le film mixe différents éléments. Quelle a été ton approche de la musique ?

J'adore tout ce qui relève de la musique dans le processus filmique, c'est tellement marrant. Le brass band et le Cajun étaient déjà là dès la préproduction. Nous avons rencontré le groupe Cajun qu'on voit dans le film un soir, dans un bar. On a trainé avec eux backstage après leur concert, et on a su très vite qu'ils seraient dans le film. Nathan m'a initié au brass band, que je ne connaissais pas vraiment. Pour le reste, la musique de Rutili et les morceaux de Howlin' Rain, c'est venu pendant le montage. Quand je monte j'écoute une tonne de musique, de différents styles, comme lorsque j'écris. Donc le processus de recherche de morceaux est très long, puisque j'écoute énormément de morceaux différents sur chaque séquence. C'est un peu délicat quand on travaille sur un petit budget, puisque toute la musique distribuée par des majors est chère, donc il faut prendre le temps de dégoter de bons groupes indépendants. Mais ça vaut le coup, en général ces groupes ou artistes s'avèrent meilleurs, plus particuliers.

Tu retrouves le chef opérateur Zoran Popovic, avec qui tu avais travaillé sur The Lost. Peux-tu nous dire quelques mots sur lui, et la manière dont il a été impliqué dans le projet ?

C'est un bon ami, et un directeur photo très talentueux. On a tous les deux des goûts très larges, donc ç'a été une bonne expérience de tourner ensemble un film aussi différent de The Lost. On avait très envie de tourner avec la Canon DSLR (qu'on a utilisé sur la plupart des séquences). Beaucoup de choses que tu vois à l'image auraient été impossibles à réaliser sans ce type de caméras. Tous les extérieurs des bateaux, sur le Mississipi, ont été tournés en lumière naturelle, et une lumière assez basse qui plus est. On n'avait pas les moyens de faire autrement. On a utilisé cette caméra pour les séquences où les deux frères font la fête sur Bourbon Street aussi, ainsi que les scènes de bars. Dans ce dernier cas, on a tourné dans des bars véritablement ouverts, et parfois certaines personnes ne savaient même pas qu'on filmait. Zoran et moi avions envie de cette liberté, de ce style plutôt informel. Oh, et une grosse influence qu'on avait en commun était Gomorra (de Matteo Garrone, ndt.), au niveau de la manière dont la caméra capture l'action, avec peu de montage. On l'a regardé ensemble de nombreuses fois.

Chris Sivertson-Gomorra

Parle-nous de Michael Bowen et de son personnage.

J'adore travailler avec lui. Il a tellement d'énergie, et il arrive toujours à me surprendre. Personne n'aurait pu jouer Rex mieux que lui, notamment parce que Michael est lui-même boxeur. Les séquences où il entraîne Charlie fonctionnent parce que Michael fait vraiment cela dans son temps libre. On voulait que Rex incarne la figure traditionnelle du mentor, tout en ayant des comportements différents, inattendus. Et puis Michael a un grand sens de l'humour, ce qui anime toujours les choses.

Aujourd'hui, comment considères-tu ta carrière au point où elle en est, par rapport à celle des frères d'armes de tes débuts, Lucky McKee et Rian Johnson ?

C'est difficile de juger ma carrière parce que je suis profondément ancré dans chaque projet, dans chaque instant. J'essaye seulement de faire du mieux que je peux, d'essayer de nouvelles choses et d'apprendre de mes erreurs – j'en fais beaucoup ! J'adore les films de Lucky et Rian, je suis très content de leur évolution, artistiquement et humainement. The Woman comme Looper sont des films fantastiques. C'est marrant de voir à quel point ces films sont toujours très connectés au premier de l'un et de l'autre (May et Brick), mais aussi à quel point ils ont évolué, ont su se réinventer. C'est donc toujours aussi excitant d'attendre leurs prochains films, de voir comment ils évolueront encore.

Il y a quelques années, Lucky me disait en avoir terminé avec un premier pan de sa carrière, de vouloir passer à autre chose. N'est-ce pas surprenant de vous voir reprendre les commandes d'All Cheerleaders Die ?

Oui, mais d'un autre côté on voulait faire quelque chose de nouveau avec ce remake, un film moins sombre et plus divertissant que les choses qu'on a faites jusqu'ici. C'est notre popcorn movie. C'est donc une nouvelle direction.

On n'a pas encore eu la chance de le voir. Peux-tu nous en dire quelques mots ?

Notre but principal était de réaliser un film d'horreur pour la nouvelle génération. Quelque chose de vif, de drôle et de surprenant. Qu'à chaque fois qu'on commence à se sentir bien dans le genre de film face auquel on se trouve, cela devienne quelque chose d'autre. On voulait aussi être fidèles à l'adolescence, et aux sentiments dingues qui nous habitent à cet âge. Quand tu es ado, un seul jour peut contenir une quantité incroyable d'émotions contradictoires, et on voulait les représenter avec le plus de vérité et de sérieux possible – même si au final les situations deviennent hilarantes. Ce n'est pas un film conçu pour les fans de films d'horreur old-school, même si avec un peu de chance ceux-là aimeront le film aussi. Mais nous visons vraiment les plus jeunes, qui découvrent le genre. Quand le film sortira, nous pourrons enfin éditer la version originale. Je pense que ceux qui aimeront le remake trouveront marrant de chercher les similitudes – et les grosses différences – avec le premier.

Chris Sivertson-ACD3

Qu'en est-il aujourd'hui de votre vieux projet, Hippy, ce fameux « slasher dans lequel le LSD remplacerait l'arme blanche » ?

On a failli le faire avec Lucky juste après I Know Who Killed Me, mais le projet est tombé à l'eau quand la crise financière a commencé. Il dort dans un tiroir depuis. Je ne suis pas sûr qu'il se fasse un jour. On avait même l'idée d'une suite, Trippy !

J'ai vu que tu avais écrit récemment deux film, celui de Kevin Ford par exemple. Peux-tu nous en dire quelques mots ?

Legs, le film de Kevin, est un thriller dramatique sur une rock star qui se cache à Los Angeles alors qu'il se bat contre ses propres démons. C'est encore un film très différent de mes autres travaux, ce que j'ai beaucoup apprécié. Kevin est un très bon ami, de même qu'Eddie Steeples, qui joue dans le film. L'autre film dont tu parles est probablement Teenage Cocktail, que mon vieil ami John Carchietta est sur le point de réaliser. C'est un thriller sexy qui m'enthousiasme beaucoup, mais je ne suis pas certain de ce que j'ai le droit de dire à son sujet pour l'instant.

Et en tant que réalisateur, quels sont tes projets ?

Je n'en suis pas sûr pour l'instant. J'écris différentes choses en ce moment. J'ai besoin de travailler encore et encore jusqu'à obtenir un matériel suffisamment puissant pour que je puisse en lancer la mise en chantier, en tant que réalisateur. On verra ce qui se passe !

Propos recueillis par Pierre Nicolas & Julien Oreste

Traduits par J.O.

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