Si l'on ne connaît pas encore bien son nom, et si l'on ne remet pas forcément son visage, on connaît pourtant bien Pat Healy, troisième couteau hollywoodien dans toute sa splendeur, puisqu'il apparaît fugacement dans Pearl Harbour, Magnolia ou Rescue Dawn, jusqu'à gagner une carrure plus importante ces dernières années grâce au cinéma indépendant. On l'a ainsi croisé dans Ghost World, puis surtout dans deux films de Craig Zobel (producteur de l'excellent Prince of Texas de David Gordon Green), Great World of Sound et Compliance. Enfin, dans un registre plus proche de notre petite revue, il joue l'un des rôles principaux dans The Innkeepers de Ti West et plus récemment dans la bête de concours festivalière que constitue Cheap Thrills, d'E.L. Katz. C'est dans le cadre d'un dossier sur ce dernier film qu'on l'a rencontré, et au terme de cette conversation, une évidence s'impose : il va falloir s'y faire, Pat Healy fait désormais partie du paysage hollywoodien, en embrassant tout son spectre.

 

Votre carrière est déjà impressionnante, d'autant qu'elle se situe à différents niveaux de l'industrie cinématographique : blockbusters (Pearl Harbor), films indépendants (Ghost World), séries TV (Six Feet Under) ou petits films d'horreur (The Innkeepers). De plus, vous avez travaillé entre autres avec Paul Thomas Anderson, Werner Herzog...

Pour être honnête, tout ça est très aléatoire. J'ai de la chance d'avoir travaillé avec ces deux cinéastes, et aussi avec beaucoup d'autres. Mais tout le début de ma carrière a simplement consisté à chercher du travail. Je n'étais pas, et ça n'a probablement pas changé aujourd'hui, un acteur qui a un « nom ». J'ai pris ce qui venait, parce que je devais gagner ma vie. Apparaître dans des séries télé a mis du pain sur ma table pendant un certain nombre d'années. Heureusement, aujourd'hui je suis scénariste en plus de ça. Ce qui me permet depuis quelques temps de jouer dans de petits films qui ne paient pas forcément beaucoup comme Cheap Thrills, The Innkeepers, Compliance (Craig Zobel, 2012) ou Great World of Sound (C. Zobel, 2007). Voilà les films que je choisis vraiment de faire. Ce qui est ironique, puisque je joue des rôles plus importants dans ces films, et qu'on me propose désormais de plus grosses choses. Pendant des années j'ai gagné ma vie mais les choses stagnaient parce que mes rôles étaient si minces que je n'avais jamais l'occasion de montrer ce dont j'étais capable. C'est différent avec ces petits films, et à ma grande surprise beaucoup de gens les ont vus. Ce qui est largement dû à de nouvelles plateformes comme Netflix ou la VOD. Les directeurs de casting regardent tout ce qui leur tombe sous la main pour peu qu'on leur ait dit que ça valait le coup. Ils cherchent perpétuellement de nouveaux visages et/ou de bons acteurs.

Comment en êtes-vous arrivé à jouer Craig dans Cheap Thrills ? Vous partagez d'ailleurs l'affiche avec Sara Paxton, pour la deuxième fois après The Innkeepers, je suppose que ce n'est pas une coïncidence.

Evan Katz et Travis Stevens, le producteur, m'ont envoyé le script. Ils étaient fans de mon boulot dans Great World of Sound. J'ai adoré le scénario mais certains investisseurs voulaient un plus gros nom en tête d'affiche, ce qui fait qu'on m'a d'abord proposé le rôle de Colin, qui a finalement échu à David Koechner (excellent acteur comique issu du Saturday Night Live qu'on a pu voir dans 40 ans, toujours puceau ou Anchorman, ndt.). J'étais un peu déçu mais trouvais quand même que c'était un bon rôle, et très éloigné de ce que j'avais fait jusqu'ici. Par chance, Compliance est arrivé, a bien marché, et a suscité de bons échos à mon encontre. Ce qui les a convaincus de m'engager pour le rôle de Craig. David et Ethan Embry sont arrivés ensuite. Ils voulaient Sara Paxton mais elle était moins sûre. Quand je suis arrivé sur le projet, j'ai pu la convaincre de nous rejoindre. Je suis très heureux qu'elle l'ait fait, c'était un tournage éprouvant et elle était toujours là pour me faire marrer.

Pat Healy 1

On peut rapprocher Cheap Thrills et The Innkeepers dans l'importance très grande qu'ils accordent à leurs personnages. Leur évolution, la manière dont ils se comportent face aux événements... C'est ce qui détermine vos choix ?

Oui, c'est important. Avant tout je suis un cinéphile, donc je cherche de bons scénarios, capables de donner de bons films. Et un bon scénario implique généralement de bons personnages. Je trouve intéressant qu'on puisse ranger ces deux films dans le genre horrifique. Les deux constituent des études de caractère classiques, à travers une histoire qui joue avec les tropes du cinéma de genre. The Innkeepers est une histoire d'horreur classique tandis que Cheap Thrills est plutôt un drame, un thriller, et même un film Noir. Mais ce qui est intéressant dans les deux cas, en tant qu'acteur, c'est bien les traits de caractère uniques de ces individus et ce qui leur arrive quand on les confine dans un espace avec d'autres. Les personnages interagissent les uns avec les autres, en bien ou en mal. Ils s'entraînent sur une pente descendante ou s'entraident, en fonction de la situation. Dans The Innkeepers, les deux personnages s'aiment beaucoup l'un l'autre mais ont des emplois du temps différents et ne se rendent pas forcément compte des sentiments de l'autre. Pour mon personnage, la situation devient douloureuse puisque son amour n'est pas récompensé, jusqu'à ce que ça vire à la tragédie. Même si le film est drôle et charmant, ça ne finit pas bien pour nous... On pourrait penser que la fin de Sara est plus terrible mais la mienne l'est aussi d'une certaine manière, puisque mon personnage Luke doit finalement vivre avec ce qu'il a fait, ou pas fait. Ce qui ne fait pas du film à proprement parler une tragédie mais en tant qu'acteur, on doit vivre l'histoire à travers une perspective personnelle, et la mienne est celle-ci. Cheap Thrills est davantage un film qui place des personnalités très différentes dans une même pièce et observe ce qui se passe. Les personnages de David et Sara sont des sortes de Monsieur Loyal. Selon comment tu la prends, la fin est autant une victoire qu'une terrible défaite pour mon personnage. Je considère Cheap Thrills comme un film Noir dans le sens où il suit un personnage qui essaie de « faire le bien » mais qui s'avère vite égoïste. Pendant qu'il essaie de se sortir de la situation, il se blesse et blesse les personnes qui l'entourent. C'est presque une tragédie grecque. Et en même temps, c'est une grosse déconnade.

Est-ce que Cheap Thrills a été tourné dans la continuité ? C'est un peu l'impression qu'on a en le regardant.

Pratiquement tout ce qui se passe dans la maison a été tourné dans l'ordre, oui. Les scènes avec Amanda Fuller, qui joue ma femme, ont été filmées en premier, donc on a tourné le début et la fin avant le reste. Ce qui m'a aidé puisque j'ai pu voir où je commençais et vers quoi je devais tendre au final. Le tournage a été une tornade de 14 jours ! Onze jours dans la maison en pleine canicule de septembre à Los Angeles. C'était terrible sur le moment mais je trouve qu'on le ressent dans le style du film, dans son immédiateté.

Pat Healy Compliance

Avez-vous improvisé à certains endroits où tout était-il déjà dans le script ?

On a un peu improvisé, mais dans l'ensemble tout était écrit. On a pas mal réinterprété différemment des éléments du scénario en fonction des prises, aussi. Mais bon, le script était rédigé de manière très précise. Et on doit savoir exactement quoi faire sur un budget aussi réduit et un tournage aussi court. Pas vraiment le temps de tourner autour du pot !

J'ai vu que vous aviez co-réalisé un film écrit par Clint Mansell.

J'ai réalisé un court film pour un concert de Clint, en fait. Des concerts durant lesquels il jouait les scores de ses films. C'était essentiellement des choses très atmosphériques que j'ai tournées à Williamsburg, Brooklyn, et qui étaient projetées derrière Clint et son groupe.

Quels sont vos projets ?

J'ai joué un petit rôle dans Draft Day, le nouveau film d'Ivan Reitman avec Kevin Costner ainsi que dans Captain America : The Winter Soldier, où je donne la réplique à Robert Redford. Ils sortiront tous deux l'année prochaine. Je travaille sur d'autres petits films et espère retrouver un rôle principal bientôt. Récemment j'ai aussi terminé d'écrire un long-métrage pour HBO Films qui s'appelle Eating With the Enemy. Tristement, celui qui aurait dû en être l'acteur principale, mon ami James Gandolfini, est mort en juin. C'était un véritable génie et un homme merveilleux. Quand la production aura repris, nous tenterons de trouver quelqu'un qui puisse le remplacer, si toutefois une telle chose soit possible...

Pat Healy 3

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