Carles Torrens est un réalisateur prometteur qui vient de nous offrir Emergo, un film d'horreur utilisant la nouvelle norme du found footage pour faire frissonner de nouveau le cinéphile. Dans l'entretien qui suit Carles revient avec nous sur son premier long-métrage, ses influences, sa conception du genre...

 

Bonjour Carles. Tu n'es pas encore très connu par les fans du genre, même si cela ne va pas durer vu la qualité d'Emergo. Du coup, pourrais-tu te présenter en quelques mots pour nos lecteurs ?

Merci beaucoup pour les compliments! Je suis né au milieu des années 80 à Barcelone, en Espagne; et comme n'importe quel autre gosse de ma génération avec des parents sympa j'ai grandi en regardant les films de Quentin Tarantino, de Kevin Smith, des frères Coen, de Roberg Rodriguez. Je me souviens d'avoir voulu reproduire les exploits de mes idoles avec quelques potes et la caméra HI8 de mon père, un souvenir que je dois avoir en commun avec des centaines de personnes travaillant maintenant dans cette industrie. Quand j'avais 18 ans Brian Yuzna – je suis un ami de ses fils depuis le collège - m'a donné l'opportunité de travailler comme traducteur sur le film Beyond Re-Animator, ce qui fut une expérience extra. Ensuite, j'ai embrayé avec une école de cinéma à L.A., dont je suis sorti diplômé quatre ans plus tard, avec une paire de courts-métrages primés et des tonnes de projets.

Tes courts-métrages, justement, tout comme ton travail pour la télévision, n'a pas encore fait son chemin jusqu'à nos écrans. Ça ressemblait à Emergo ?

Pas du tout, Emergo est aussi différent que possible de mes travaux précédents. Mes courts, Coming to Town et The Delaney, étaient des comédies horrifiques, et mon téléfilm entrait plutôt dans la case du mélodrame. En tant que réalisateur, je suis très intéressé par l'aspect esthétique du film, la création de la cohérence de son aspect général, donc ce que je faisais avant tenter d'atteindre une image très hollywoodienne, très lisse. Ou au moins, c'est ce que j'essayais de faire. Avec Emergo, au contraire, tout le challenge reposait sur l'expérimentation avec les limites du format numérique, de la vidéo, de trouver de la beauté dans la pixellisation d'images crues, mal éclairées.

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On doit le scénario à Rodrigo Cortes, qui a récemment mis en scène Buried. J'imagine que tu es familier de son travail, mais comment es-tu arrivé sur le projet ?

Je suis plus que familier avec le travail de Rodrigo, je suis carrément un fan. Il est surtout connu pour Buried et Red Lights, mais ses courts-métrages et son premier long, Concursante, sont aussi de petites merveilles. J'encourage tous les amateurs de cinéma qui lirons cela à partir en quête de ces pépites ! Au départ, Rodrigo devait réaliser lui-même Emergo, mais après le succès de Buried il a trouvé un financement pour son film suivant, et Emergo s'est un peu retrouvé dans un no man's land. C'est à ce point que Rodrigo et Adrian Guerra ont décidé qu'il serait bon d'en offrir la direction à un jeune réalisateur pour qu'il se fasse les dents, et ils sont tombé sur moi. Je pense qu'on peut dire que j'ai simplement gagné au loto.

Comment décrirais-tu Emergo et la manière dont il se place dans la nouvelle vague de films qui utilisent plus ou moins librement le procédé du found footage ?

Aussi fou que ça puisse sembler, je n'ai jamais considéré Emergo comme un film en found footage. Il faut garder à l'esprit que nous l'avons tourné avant la sortie de Paranormal Activity 2, il y a donc un certain nombre d'idées narratives que j'expérimentais sans avoir forcément l'impression d'entrer dans un standard, comme pour l'utilisation des caméras de surveillance par exemple. Tout l'intérêt d'Emergo était de prendre une histoire de fantômes traditionnelle, et de la proposer au public en utilisant des moyens narratifs inédits. Par rapport à d'autres found footages, qui partaient d'un script d'une vingtaine de pages et improvisaient une bonne partie des séquences, j'ai travaillé avec un scénario bloqué, définitif. En fait, tu pourrais tourner Emergo de manière traditionnelle, avec des mouvements de grue, des travellings sur rails et des mouvements de steadycam, et il marcherait toujours. Dès lors, tout le challenge consistait à tenter d'inventer une nouvelle manière de filmer Emergo, en créant des équivalences avec la mise-en-scène traditionnelle pour chaque plan. C'est pourquoi tous les angles de caméras, le moindre mouvement d'appareil vers le haut ou un coté – et cela dans les proportions du film, en caméra portée donc - sert un élément narratif. Bien peu de mes choix furent laissés au hasard.

Justement, c'est ce qui m'a beaucoup plu dans Emergo, il y a une certaine économie mais une vraie précision dans l'utilisation des mouvements de caméra. Tu utilises aussi leur répétition, de manière mesurée, pour créer la peur, comme lors de la première apparition, celle avec les stroboscopes. Pour toi, qu'est-ce qu'un véritable moment de peur au cinéma ?

Si je ne devais choisir qu'un modèle, je reviendrais sur une scène de The Thing de John Carpenter. Pour savoir qui est la « chose », les personnages se réunissent et font un test sanguin, chacun leur tour. La construction de l'ensemble est extraordinaire, ça ce base sur un suspense classique: tu sais que la créature va apparaître, mais tu ne sais pas quand. C'est insupportablement long. Finalement, quand la bestiole surgit enfin, tu es quasiment heureux que ça arrive, la scène se termine enfin, même si tu flippes !

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Ta description ressemble pas mal à la scène dont je parlais, dans Emergo, concernant sa gestion du rythme ! Tu parles de Carpenter, mais as-tu eu d'autres influences au niveau de la réalisation pour ton premier long ?

Plutôt que d'autres films en found footage, en faisant Emergo je pensais surtout à Pi et à Primer, ainsi qu'au travail du directeur de la photographie Anthony Dod Mantle. Des deux premiers, je retenais surtout la manière dont ils abordent des événements a priori impossibles en recréant l'impression d'une immense rigueur scientifique. Primer parle de voyages dans le temps, Pi d'un chiffre que l'on retrouve partout dans les marchés financiers et qui mène probablement jusqu'à Dieu; deux concepts qui pourraient bien donner un récit particulièrement délirant. Mais les films accumulent autant de petits détails, de dialogues techniques et d'exemples que le spectateur se retrouve dans une drôle de position, comme s'il apprenait soudain quelque chose qui révolutionne sa manière de voir le monde. Emergo reprend pas mal de ces deux films sur ce niveau, puisque j'essaie de décrire la parapsychologie du point de vue d'universitaires travaillant dans ce champ disciplinaire. Pour que le film puisse fonctionner il faut qu'à la fin du premier acte mon spectateur puisse croire qu'il observe une expérimentation rigoureuse, véridique, même si dans la vraie vie il ne croit pas à tout cela. D'Anthony Dod Mantle, j'étais inspiré par sa manière d'envisager le numérique, dans Festen et 28 Jours plus tard notamment. Plutôt que de tenter de donner l'illusion de la pellicule il a vraiment travaillé au corps son médium, il a accepté d'expérimenter avec les pixels, la basse résolution, les noirs compressés.

Il y a eu récemment pas mal de changements dans le petit monde du film d'horreur, avec notamment l'apparition du torture porn et, à l'autre bout du spectre, du found footage movie. Selon toi, où est le futur du cinéma d'horreur?

Tu as lu le livre de David Skal, The Monster Show ? Il est capable de faire remonter n'importe quelle inflexion du cinéma horrifique à une source historique, c'est fascinant. La guerre froide et la crise des missiles de Cuba lancèrent la vague du film de monstre radioactif et du body-invasion, les premiers travaux de Romero étaient liés au mouvement des droits civiques, la peur du sida nous amena l'horreur organique... en fait, il fait même le lien entre le torture porn et le scandale d'Abu Ghraib. Bien évidemment, ce ne sont pas des choix conscients, personne ne regarde un journal avant de dire « Tiens on va faire un film d'horreur sur ça! », mais c'est quelque chose qui traine dans l'inconscient collectif et qui revient en même temps chez plusieurs réalisateurs. Donc, pour répondre à ta question, je ne sais pas, mais je pense que la TV réalité change constamment notre rapport à la fiction. Le found footage vient directement de là selon moi, mais il a dépassé les évolutions du petit écran, et nous voulons maintenant que nos fictions aient un versant très naturaliste. De nos jours tout prend beaucoup plus sa source dans le réel, que ce soit les costumes, le jeu des acteurs, même les scènes d'action.

Tu travailles sur de nouveaux projets, dont tu pourrais nous dire deux mots ?

Il y a un ou deux trucs sur le four, mais rien n'est certain en ce bas monde, je préfère donc ne pas en parler au cas où mes projets ne se réalisaient pas !

Et bien, merci Carles, et bonne chance pour la suite !

Merci à toi.

Emergo itw

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