Bonjour Thomas, et merci d'accepter cet entretien. Nous avons vu Norwegian Ninja au festival de Gerardmer, et le film est intrigant, c'est le moins qu'on puisse dire! Apparemment il est basé sur un livre que tu as écrit, tu peux nous en dire plus ?

Pour moi Ninja Technique 2 était une façon de mixer l'histoire d'un espion et d'un traitre, Arne Treholt, le concept formidable du Ninjutsu et la forme d'un manuel d'entrainement militaire norvégien, pour créer quelque-chose d'aussi impossible que crédible. Le bouquin est sorti en 2006, et j'imagine qu'il appartient au genre de « l'Histoire Alternative », il est censé avoir été écrit pour des soldats de la force de Sa Majesté. Le commandant Arne Treholt, futur « plus grand méchant de tous les temps de l'histoire norvégienne depuis la deuxième guerre mondiale » fait la démonstration de plusieurs techniques ninjas et élabore des stratégies ninja comme la « fausse représentation ». Je suis fasciné par l'affaire Treholt depuis qu'il a été arrêté pour espionnage pour l'Union Soviétique au début des années 80. Jusqu'à ce jour, le système n'a pas trouvé de preuve valable contre lui. Quand j'étais gosse, les médias faisaient d'Arne Treholt une sorte d'agent secret sorti d'un livre de Ian Fleming, avec une femme dans chaque port, des visites dans les hôtels de luxe, des costumes hors de prix, et cætera... En ce sens, mon livre est la conséquence extrême des mensonges qu'ils ont écrit sur lui: plutôt qu'un joueur professionnel, j'en fais un assassin ninja. Plutôt que d'apparaitre dans les tabloïds, il devient la présence derrière un manuel militaire. Le paradoxe du livre est de présenter comment la philosophie ninja utilise la manipulation des apparences, fait passer le vrai pour le faux et inversement, dans le but d'embrouiller l'ennemi et de devenir invisible. En d'autres termes, si l'on regarde l'arrestation de Treholt en se basant sur son implication dans le mode de vie ninja, on en vient à la conclusion évidente que ce n'est pas un vrai Treholt qui a été arrêté.

Et on obtient le point de départ du film. Arne Treholt n'est pas vraiment célèbre en dehors de la Norvège, tu peux nous en dire plus sur lui ?

Tout d'abord Arne est un homme extrêmement intelligent, très malin. Mon père a insisté pour que j'obtienne sa permission avant d'écrire le livre et que je tourne le film. Pour cette raison, je l'ai rencontré, et je n'hésiterais pas à décrire Arne comme un ami. Treholt était un diplomate très talentueux, travaillant pour le ministère des Affaires Étrangères. Le problème? Il était très en avance sur son temps, et prenait souvent part à des réunions avec des représentants de l'Union Soviétique, durant lesquels ils discutaient de sujets de politique internationale. Il ne faut pas oublier qu'on parle de la guerre froide, là. Dans le même temps, un agent secret soviétique parla au gouvernement norvégien d'un agent travaillant pour l'Union Soviétique. Ils arrêtèrent Treholt après des années de surveillance, en liaison avec la CIA et le FBI, sans la moindre preuve. Est-ce que Treholt a rencontré des Russes? Oui, et il a payé cette « trahison » de vingt ans de prison. Maintenant, on sait que la police a falsifié sa preuve principale, une valise contenant des « paiements ». La justice ne veut cependant toujours pas réouvrir l'affaire, qui continue de diviser la population norvégienne.

Cappelen5

Tout ce versant politique, très dur, n'est pas forcement évident pour nous ! Merci pour ces précisions. Pourquoi as-tu voulu transposer le livre en film, et quelles sont pour toi les principales différences entre les deux médiums ?

J'ai voulu faire un film après le livre à cause des différences entre les deux médiums. Pour moi, l'écrit et le cinéma sont aussi intéressants, mais diamétralement opposés. Choisir d'acheter un livre est une décision plus directe, plus naturelle que de choisir d'aller voir un film: la plupart du temps, il n'y a pas vraiment de marketing autour de la sortie des livres. Les livres prennent des heures à lire, le lecteur doit donc être motivé, et il accepte plus facilement que l'on dévie de l'intrigue principale. Par exemple, Ninja Technique 2 est un roman, sous forme de manuel, ce qui produit de drôles de détours de la pensée, impossibles au cinéma selon moi. Les livres peuvent sortir même sans prévisions de ventes extraordinaires, il y a encore une place pour la culture pure, tandis qu'au cinéma c'est plus difficile de monter un projet risqué. Et j'aime la façon dont les livres passent de librairies en bouquinistes en braderies...pendant que le temps et les perspectives changent. Pour moi, l'idée de trouver un « savoir caché » s'associe plus facilement aux livres qu'aux films. Sans doute parce que pour chaque film que tu peux acheter, il y a 10.000 livres. Et qu'on écrit des livres depuis si longtemps... Tu trouves des livres émanant de tous les groupes politiques ou religieux, ce qui n'est pas vraiment le cas pour les films. J'adore « trouver » un vieux bouquin sur un vide-grenier, c'est quasiment comme si le livre te trouvait ! Sans doute pourrait-on dire un peu la même chose des films, mais j'essaie simplement d'expliquer l'importance de la littérature pour moi, sa place dans ma vie. Quand j'écrivais mon manuel de ninja, je me suis toujours dit que le meilleur endroit où il pourrait se trouver serait l'étal d'un bouquiniste, au milieu d'autres ouvrages de seconde main. Quand j'écrivais le film, une des choses auxquelles je tenais était d'avoir les ninjas tourner eux-mêmes le film, passer par leur point de vue. L'idée étant que si tu sais qui raconte l'histoire, ça aura une influence sur ton interprétation de celle-ci. Au fond de moi je voulais sans doute montrer qu'il était probable que les Ninjas mentent. Ah, le grand chef avait un plan secret tout du long ? Ah, un double, Bumblebee, a pris sa place dans le cachot ? Et est devenu une personne à part entière, touchée par la grâce, ce faisant? Comme ça tombe bien! Ou bien n'est-ce qu'un nouvelle occurrence de la doctrine ninja, toujours représenter le mensonge? Je voulais montrer, dans le film, que c'est toujours le camp victorieux qui réécrit l'Histoire, un point qui me semblait fondamental concernant l'affaire Treholt. Euh, j'espère que je réponds à ta question ?

Parfait ! Ton film est hyper rapide, avec beaucoup d'infos un peu partout sur l'écran, ça fuse dans tous les sens. Tu serais d'accord pour dire que ton style de mise en scène est basé sur la saturation, et si oui, pour toi quel est le lien entre cette saturation et la narration ?

Attends, pour que tes lecteurs sachent de quoi on parle, je te donne un lien pour regarder les onze premières minutes du film sur internet, pendant que j'y pense (début du film) ! Au tout début du développement du film, je me souviens que je pensais qu'il devait ressembler à une boule à facettes, tu sais, comme en discothèque. Le reflet d'une facette dépend de la lumière qui la touche. Ce que tu appelles saturation pourrait être cette boule à facettes, qui tourne derrière le film. Je voulais que chacun voit quelque chose de différent selon la torche qu'il utilise. Le film est une « histoire vraie », c'est sur le poster. Pourquoi je mens ? Pour créer une fausse réalité dans l'esprit du type à l'autre bout de la piste. Tu savais que quand les femmes mentent, elles enlèvent de l'information; tandis que quand nous mentons, nous en ajoutons ? Si je comprends bien ta question, je dirais que j'utilise la saturation pour brouiller les pistes autour de la narration véritable. J'ai voulu créer un monde dans lequel on puisse vouloir vivre, pour atténuer la réception critique... c'est encore paradoxal. L'histoire de Norwegian Ninja, au fond, est super simple, loin de tous les contextes politiques: le commandant Treholt envoie son disciple, Bumblebee, faire 20 ans de taule à sa place. Il l'avait recruté uniquement pour ça. Point. Alors la saturation dont tu parles intervient pour cacher tout cela derrière des complots maléfiques, le cliché du maitre et de l'apprenti, une bonne dose de culpabilité, des enseignements sur la béatitude et des effets spéciaux faits par les ninjas eux-mêmes pour entrecouper des flashs d'information, tout ça pour nous éloigner de ce qui se passe vraiment. C'est du moins comme cela que je vois mon film: comme un film de propagande. Je dois ajouter que le style de Norwegian Ninja n'est pas nécessairement mon style, c'est le style de ce film en particulier. Ma plus grande référence pour ce film était un long-métrage de John Hillcoat, datant de 1988, Ghosts of The Civil Dead, même si j'ai traduit son film dans un autre univers pour pouvoir l'utiliser. C'est l'un des meilleurs films que j'ai vu et j'y ai pris autant de choses que possible, oui oui je lui ai tout piqué! J'adore comme on fait corps avec la narration, tout en restant à l'extérieur, c'est extra. Tu connais ce film ?

Cappelen6

Non, je ne l'ai pas vu...

Il faut que tu le voies !

En parlant d'influences, j'aime beaucoup le look du film, avec toutes ses références au cinéma de Bava, de Castellari... Tu essayais de reproduire Danger Diabolik, ou tu voulais faire quelque chose de nouveau avec ces images ?

Les effets spéciaux se rapprochent de ceux de Bava pour montrer au spectateur que ce qu'il voit est faux, qu'il s'agit de propagande, comme les informations, les livres d'histoires, et toute autre vérité qui perd de sa réalité en oubliant l'expérience. J'ai utilisé un certain nombre de vraies images d'informations télévisuelles, dans ma tête c'est ce type d'écart, avec les images en 16mm et les effets spéciaux en carton, qui peuvent produire l'idée que le film est une ode à la gloire du grand chef, du Commandant.

Il y a cette mode récente, des mashup narratives, comme ton film, Abraham Lincoln: Vampire Hunter ou Inglorious Basterds. Pourquoi, d'après toi ? Pourquoi avons-nous besoin de jouer avec l'Histoire pour écrire de nouvelles histoires ?

C'est très intéressant. J'ai entendu dire que dans le domaine de l'humour ils appellent le mashup « incovergence », la combinaison délibérée de deux facteurs n'ayant rien à faire l'un avec l'autre pour provoquer une réponse. C'est un mécanisme très simple. Je pense que l'une des raisons de l'existence de cette bulle du mashup est le temps. Le temps de faire un pitch parlant à un type du studio qui devra comprendre immédiatement qu'on parle d'une histoire qui évoque déjà des choses au spectateur. Les producteurs savent que le grand public n'a pas le temps de rechercher des informations sur des films dont il n'a pas l'impression de déjà tout savoir. Donc, je ne pense pas qu'il s'agisse vraiment de jouer avec l'Histoire, mais plutôt de recombiner des éléments déjà connus par le public pour créer de nouveaux mondes. Faciliter la communication et le rapport au consommateur. Je me trompe peut-être, mais beaucoup de mashup narratives me semblent émaner de réalisateurs peu connus, avec des budgets moyens et des acteurs inconnus. Regarde Iron Sky par exemple. Hum, peut-être que cela implique que les mashup movies sont des techniques d'infiltration de personnes qui manquent autrement de pouvoir à Hollywood. Comme les ninjas norvégiens, par exemple, ils sont très peu décisionnaires au sein des majors. Au niveau conceptuel, j'aime tout ce qui a à voir avec l'Histoire Alternative et l'Histoire Parallèle. L'un de mes récits favoris de ce type concerne le bombardement d'Hiroshima. Les pilotes des avions, plutôt que de balancer les bombes H sur la terre ferme, décident de les faire exploser dans l'eau, au large des côtes. Voyant les explosions, les japonais se rendent immédiatement et personne ne meurt. Ce type de récits peut servir de bon commentaire sur ce que nous sommes, comment nous sommes et comment nous pourrions être. Le problème, c'est qu'ils peuvent aussi facilement devenir des blagues d'une ligne, il faut qu'ils gardent la puissance du concept de mashup: la somme est plus puissante que l'ensemble des constituantes.

Cappelen2

Tu as réalisé un segment de The ABC's of Death, tu pourrais nous dire quelques mots sur ta « lettre »? Tu as vu les autres courts ?

Je suis super excité à l'idée de voir le film terminé ! Quand Tim et Ant m'ont contacté pour bosser sur ce projet, j'ai de suite accepté. Sans l'équipe qui m'a aidé, j'aurais été dans une merde pas possible! Je me suis éclaté à tourner ce film, même si je n'aurais jamais pu le faire en dehors de l'anthologie, il appartient pleinement au projet The ABC's of Death. Ce qui m'intéresse vraiment dans ce film, c'est sa diversité, j'espère que vous irez le voir ! Je pourrais parler toute la journée de ma lettre, et j'aimerais le faire un de ces quatre ! Mais bon, franchement, tu devrais demander plus d'informations à Tim, de Drafthouse Films, et Ant, de Timson Films. Ces gars sont les têtes pensantes de la chose. Si nous, leurs 26 réalisateurs, nous mettions de concert à parler de nos segments, ils seraient mal pour vendre leur projet ! Sinon, j'ai vu la lettre T, T is for Talk, tu vas voir, il est très bon.

Tu travailles sur d'autres projets cinématographiques ?

J'écris un scénario de film, en fait je le co-écris avec un auteur avec qui je voulais vraiment collaborer. Pas de ninjas dans celui-là !

J'espère que tu mèneras le projet à terme !

Merci pour tes questions, ça m'a fait réfléchir. Quand tu viens à Oslo, tiens moi au courant.

Ça marche, Thomas. A bientôt.

A bientôt !

Cappelen9

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