L'étrange couleur des larmes de ton corps (France/Belgique – 2013)

Scénario/Réalisation : 

Interprétation : Klaus Tange | 

 

L'édition 2013 du PIFFF proposait en avant-première L'étrange couleur des larmes de ton corps, nouvelle réalisation du duo Hélène Cattet et Bruno Forzani. Personnellement je n'avais pas vu leur précédent long-métrage Amer et ne savais vraiment pas ce qui m'attendait. Un peu une projection-surprise, activité à expérimenter de temps à autre pour étendre sa culture. La vaste salle du Gaumont Pathé pleine à craquer constitua déjà un indice rassurant : le film était attendu.

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Tout commence lorsque Dan Kristensen rentre de voyage d'affaire. Il téléphone à sa femme, qui ne répond pas, lui laisse un message pour la prévenir de son retour. Arrivé chez lui (une immense bâtisse Art Nouveau s'érigeant sur plusieurs somptueux étages) la porte est close et l'appartement désert. Coup d'épaule, porte défoncée, il ne trouve rien d'autre pour habiter les lieux que sa voix, ses propres messages laissés ces derniers jours sur le répondeur. Sa femme a disparu, il mènera l'enquête pour la retrouver. Et cette enquête le conduira vers chacun des habitants de la maison.

L'histoire se déroule quasiment en huis-clos : du moment où Dan Kristensen rentre chez lui, il n'y aura qu'une seule échappée à l'air libre. Car rien ne se passe à l'extérieur, c'est dans les murs que se lie et se resserre le noeud de l'histoire. Les vitraux opaques et stylisés de la maison participent de la création de cette atmosphère particulière et coupée du reste du monde. L'ancienneté des lieux est propice à l'imagination de secrets enfouis, de vieilles histoires cryptées et dissimulées susceptibles de refaire surface. Le spectre du vice, une sombre histoire de sadomasochisme plane sur les lieux... La question du plaisir sensuel, récurrente, va de pair avec la souffrance. Une recherche de l'exacerbation des sens, que les personnages désirent frénétiquement et que le spectateur est amené à vivre via ce qu'il voit et entend.

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Ce film est kaléidoscopique, à l'image de ses premières images : les vitraux de la maison qui se dédoublent, se démultiplient, tournent sur eux-même et brouillent nos perceptions. Les blocs colorés s'articulent dans un bruit de machinerie complexe, à l'instar des relations des personnages qui s'imbriqueront de manière inattendue. Il s'agit d'un film à tiroirs où les histoires individuelles se rejoignent pour former un tout déroutant. Les personnages se croisent sans que l'on saisisse vraiment de qui il s'agit, nous laissent entrevoir des bribes de leur histoire qui nous perdent plus que de nous servir d'indices. Des éléments mystiques, des symboles se manifestent au spectateur pour nimber l'histoire de brouillard : une image récurrente de femme brune, de dos, ses longs cheveux déliés... Mais toutes les femmes de la maison sont brunes, alors de qui s'agit-il? De qui l'on veut y voir, véritablement. La porte d'un appartement est surmontée du chiffre sept renversé : un absolu perverti ? Encore une fois, chacun y verra ce qu'il veut. Le film est là pour semer le trouble en nous, aucun personnage n'est clair, on ne peut jamais être sûr de ce que l'on perçoit. Le protagoniste principal est-il victime ou coupable, sombre-t-il dans la folie... Le rêve, les visions, les troubles de la mémoire sont utilisés à cette fin : semer le doute. Le montage joue beaucoup là-dessus, par exemple en utilisant des répétitions de plans, encore et encore, à tel point qu'on ne sait plus si on assiste à un rêve ou non, la compréhension devient épileptique...

Le film est kaléidoscopique aussi dans sa réalisation : certains passages dénotent de la globalité des images. Un personnage féminin est mis en scène en noir et blanc, dans une succession d'images fixes qui évoquerait un roman photo de film noir. Seuls les sons sont là pour nous rappeler qu'il s'agit d'un corps en mouvement. Un passage nous présente une image détériorée, comme de la vieille pellicule abîmée par le temps. Ces changements dans la nature de l'image restent fluides mais empêchent définitivement toute monotonie. De manière générale le montage est très bien mené, rythmé et dynamique, prenant et surprenant. Le passage d'un plan à un autre nous fait avancer sans répit dans ce kaléidoscope sensoriel. Les plans sont souvent cadrés en gros, voire très gros plan. Il est rare qu'on ai le privilège d'assister à une scène avec le recul suffisant pour la voir dans son entièreté. Elle est plus souvent fragmentée : le visage d'un personnage, le détail d'un bras, un autre élément... Il y a évidemment le souci de la proximité des corps, car c'est un film qui nous parle de la matière, mais aussi le désir de morceler la perception du spectateur. Brouiller sa vision de l'action.

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Car c'est un film sur la vision. Sur voir et être vu. Espionnage, exhibition, voyeurisme... Un film sur ce qui nous échappe et reste dans l'ombre (au sens figuré : les secrets qui hantent les personnages et se matérialisent sous forme de petits objets obscurs ou précieux, fétichisés : une bande audio, un journal intime, un étrange album photo... et au sens propre, comme le visage de l'inquiétante vieille femme qui demeurera dissimulé dans la pénombre de son salon). Un film sur ce qui nous regarde (un homme caché dans les murs de la maison qui espionne les habitants et s'introduit chez eux la nuit pour les regarder dormir, les muses des fresques Art Nouveau qui répondent aux personnages dans des jeux de regards effrayés, effrayants, narquois...) et ne nous regarde pas : les secrets que l'on ne devrait pas remuer, les mystères bien trop dangereux pour être affrontés. Ce thème de la vision est décliné à travers quelques éléments physiques : le visiophone de la porte d'entrée, où l'on ne sait plus si le danger est à l'extérieur ou déjà là dans l'appartement ; l'appareil photo d'un intrus voyeur qui fait claquer ses clichés comme on viole une femme, dans une atmosphère toujours aussi sensuelle que douloureuse ; les gros plans récurrents sur les yeux, là pour nous rappeler qu'il s'agit de percer un secret, mais que cela ne passera peut-être pas par la vue, a-t-on beau filmer les yeux au plus proche possible. Car ce qui nous intéresse est ce qui se passe derrière : derrière les murs, derrière les apparences, derrière les yeux des gens. Dans la tête des gens. Et toutes ces chimères, ces mysticismes, finissent bien souvent stoppés net par un coup de poignard sur le haut du crâne (exécution subtilement évoquée au début du film lorsqu'un vieil homme perce son plafond, à l'exact centre de la tête d'une jeune muse peinte).

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Plus qu'un film de la vue, qui est un sens de surface, qui survole le monde, il s'agit d'un film à fleur de peau, un film « physique » comme l'a évoqué Bruno Forzani à la suite de la séance. Outre la question du corps, capturé souvent de très près, avec une attention portée au grain de la peau, cela est surtout révélé par le travail du son. Le son est très fin, très travaillé, il exacerbe chaque plan. Il ne correspond pas nécessairement à ce que l'on voit, par exemple les mouvements des personnages seront intensifiés par un bruit de cuir qui se plie : peau toujours, mais accentuée. Et ce cuir nous rappelle lointainement cette atmosphère sadomasochiste, morne fantôme qui pèse sur le lieu et les histoires... Nous rappelle aussi ces gants de cuir noir que l'on a déjà aperçu, qui sont sans doute déterminants, sans que l'on puisse savoir pourquoi. Le son est lancinant, épuisant pour le spectateur car les nappes d'ambiance le mettent sous tension (mais se relâchent par moments, heureusement). Les souffles, murmures, gémissements de femme, ces fantômes auditifs aussi inquiétants qu'excitants parsèment le film. Les réalisateurs ont retravaillé le son en post prod, travail d'orfèvre : deux semaines avec un bruiteur pour recréer tous les sons (exceptés les dialogues) comme il était fait dans le giallo autrefois. Bruno Forzani citera d'ailleurs le récent Berberian Sound Studio, qui traite de la pratique du son dans le cinéma italien de cette période. A la lecture du générique de fin on remarque d'ailleurs que les musiques utilisées datent des années 70, toujours la période du giallo. Un hommage supplémentaire au genre. Suite à la création des bruitages il fallut encore quelques semaines pour le montage audio, et neuf semaines de mixage! Autant dire que si ce film est à voir, et nous parle de la vision, c'est aussi un film à entendre... A vivre, finalement, car les sons de basse ont été largement utilisés : la basse se ressent dans le corps, ainsi le spectateur est directement, physiquement touché, le film lui rentre dedans. Et on en ressort vidé.

Si vous n'avez pas eu la chance d'assister à l'expérience qu'est L'étrange couleur des larmes de ton corps, il vous faudra attendre sa sortie nationale en mars prochain. Et mieux vaut le découvrir en salle, l'ampleur du choc sera d'autant plus forte que ce film est un appel à l'exacerbation des sens... de quelque manière que ce soit.

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Commentaires   

 
#1 Julien Maire 26-03-2014 22:07
Je m'étonne que l'on puisse trouver sensuel ce film qui ne cesse d'harceler son spectateur avec une artificialité hermétique. Edwige Fenech en est tpute refroidie. Dans ce musée plastifié rien ne nous est épargné: macro, zoom, changement de couleur, noir et blanc saccadé, caméra tournoyante, et même split screen! Impossible d'oublier que l'on est face à deux idolâtres du giallo (que de citations!) qui font mumuse avec la pellicule. Pour exemple les plans de la maison: pano qui ne servent qu'à montrer qu'ils en ont trouvé une presqu'aussi belle que dans Suspiria. Et le son! Au premier crissement de cuir on trésaille, au 100ème c'est au mieux l'ennui, au pire la nausée. Sans parler du scénar qui n'est qu'un prétexte à enfiler une série de courts métrages. Reste que quelques uns de ces courts sont assez prenants (celui du vieux couple ou bien celui où le personnage principal se poursuit lui-même). Espérons qu'ils s'en tiennent à ce format la prochaine fois.
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