Les yeux sans visage (France - 1960)

Réalisation : 

Scénario : Pierre BoileauThomas NarcejacJean RedonClaude Sautet

Interprétation :  |voir le reste du casting

 

LA MORT EN FACE

Notes sur Les yeux sans visage

Le poème macabre de Georges Franju dessine deux trajectoires opposées, et qui se croisent : celle du docteur Génessier, qui assassine une série d'adolescentes pour offrir leur visage à sa propre fille, défigurée dans un accident de voiture ; celle de ladite fille, Christiane, à l'existence sociale et au visage détruits, ce dernier planqué derrière un masque, l'autre enfermée derrière les murs d'une immense maison.

Leur première rencontre, à l'écran, s'opère en fonction de ces deux trajectoires, et formalise le conflit entre deux positions face à la mort : le refus et l'acceptation.

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Dans un cimetière de banlieue, on enterre une jeune fille que l'on fait passer pour Christiane. Tout autour, une brume épaisse obstrue le moindre paysage, et les corbeaux croassent inlassablement. Le docteur rentre chez lui, et les corbeaux ont cédé l'espace sonore à des oiseaux plus chantants. Les chiens que le docteur enferme pour ses expériences hurlent toutefois à la mort, et rappellent que l'enfer n'est pas loin. Lentement, Génessier va traverser son immense demeure, en monter les escaliers jusqu'à la chambre du haut, celle de Christiane. Il monte des escaliers dénudés, on n'entend plus le moindre son. Et progressivement le décor de la maison se fait plus visible, on entend de la musique et la chambre de Christiane est comme un espace préservé, coupé du monde. Du cimetière jusqu'à cette tour enchantée, le docteur aura quitté le pays des morts pour rejoindre un sommet paradisiaque.

Mais du caveau où l'on a enterré une fausse Christiane, on a grimpé jusqu'à cette tour où la vraie Christiane git sur son lit, comme morte à son tour. Elle s'éveille, et la mise en scène nous fait contourner son visage de manière à ce qu'on ne le croise jamais. Elle est défigurée, mais l'espace dans lequel elle est enfermée appartient au fantasme du médecin, et il n'y a pas de place pour l'horreur. Il lui demande de remettre son masque. Son visage est désormais visible, et par conséquent enfin offert au spectateur. Christiane entreprend alors, pour conclure cette séquence mais plus généralement jusqu'à la fin du film, le chemin inverse : elle descend des escaliers ornés des décors de la maison, quand le docteur n'apparaissait que devant des murs nus et blancs. Au rez-de-chaussée, elle passe devant un immense tableau qui la représente, iconique, une blanche colombe nichée sur la main. Elle descendra à la salle d'opération funeste, et jusqu'au garage où sont enfermés les chiens de l'enfer auxquels elle s'identifie, qu'elle caresse dans leur cage.

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Le docteur, en montant du cimetière à la tour, aura littéralement laissé la mort loin derrière lui, pour s'avancer vers le déni et la croyance superficielle en la vie éternelle. Christiane, elle, est observée morte au départ puis descendra jusqu'à l'acceptation, et même le souhait, de la mort.

A un moment, l'opération semble avoir fonctionné. Pour son père, son visage est « plus beau encore ». La vérité, c'est qu'il est figé par le souvenir du masque blanc. Ce n'est pas le visage d'avant qu'elle a retrouvé, elle possède désormais un visage surajouté à celui de la mort. « Il ne me reste plus qu'à ressusciter pour les autres », répondra-t-elle.

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Ce à quoi elle renoncera, préférant la fuite à la renaissance. Et à la fin, les deux personnages obtiennent l'inverse de ce vers quoi ils tendaient : le médecin, qui aura jusqu'ici fermé les yeux sur la mort qui se peignait sur le visage de sa fille, se retrouve lui-même le visage déchiqueté, un œil à jamais ouvert sur la mort, sans plus de peau autour pour espérer un jour le fermer. Christiane, dans l'élan qui la pousse depuis le début à mourir (à mesure que les opérations se succèdent pour lui rendre une « existence aux yeux des autres », elle ne cessera de s'allonger tout au long du film, de faire la morte), finira debout et, dans une démarche magique, s'enfoncera dans la forêt avec une colombe sur la main, récupérant ainsi l'existence iconique dont la dotait le tableau niché au-dessus de la cheminée du salon.

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Le rapport que Christiane entretient avec la mort est, en outre, totalement singulier dans le film. Tous les personnages la refusent, ce qui transparaît dans les dialogues (« demain, il sera trop tard ») ou dans une série d'indices visuels : le docteur cache une croix au cimetière en posant sa veste dessus, comme un porte-manteau. Alors que le même enterre l'une de ses victimes, son assistante regarde voler un avion, le temps la distrayant de ce qui se passe à côté d'elle. Plus généralement, lorsqu'il ne nous place pas du côté de Christiane, le film nous donne des possibilités de fuir la mort. Les trains tournent autour des lieux et constituent toujours un échappatoire, un moyen de « rentrer à Paris » ou simplement de s'enfuir. Lorsque nous sommes avec le docteur, nous nous épouvantons de la dégradation clinique et irréversible du visage de Christiane. Lorsque nous sommes avec elle, au contraire, la mort s'exalte et se pare de la sublime silhouette d'Edith Scob, fée dansante parmi les morts, au beau visage blanc arraché au néant.

« La mort est une chose qui n'arrive qu'une fois dans une vie, j'espère être là le jour où elle arrivera ! »

Georges Franju

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