Jamie Marks is Dead (USA - 2014)

Réalisation/Scénario : 

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Le beau titre du deuxième film de Carter Smith pourrait être celui d'un film Noir. Jamie Marks est mort, forcément assassiné, et il va falloir déterminer les circonstances du crime. Mais ce pourrait être aussi l'annonce, froide, faite à une classe. « Les enfants, votre camarade est mort. » Dans ce cas-là, le meurtre n'est pas obligatoire. Il a pu être victime d'un accident, à moins qu'il se soit suicidé. Quoi qu'il en soit, et c'est la seule information qui semble digne d'intérêt pour l'instant : Jamie Marks est mort. Comment, de quelle cruelle manière ? Le film se développera autour d'une question bien plus cruelle encore que les circonstances de sa mort : qui était Jamie Marks ?

Puisqu'il s'agissait bien d'un adolescent, l'angoisse naît chez deux de ses camarades d'une révélation insupportable : personne ne le fréquentait, personne ne le connaissait. Son absence est, en soi, moins problématique que sa présence rétroactive qui n'était pas si éloignée de cette absence. Adam et Gracie, la jeune fille qui a découvert le corps de Jamie et l'a littéralement « rencontré » à cette occasion, vont se rapprocher l'un de l'autre à mesure que s'approchera, de plus en plus près, le fantôme de Jamie.

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Le film se déroule dans une petite ville isolée du fin fond des Etats-Unis. Une petite ville enneigée, avec rien d'autre que son école, sa petite épicerie, ses rangées de maison toutes semblables. Ses chambres de filles qui accueillent les premiers émois amoureux, aussi. En l'occurrence une chambre, celle de Gracie, enrobée d'un bleu de néon et décoré de multiples pierres scintillantes. Une chambre qui accueillera leur premier baiser, lequel fera disjoncter une ampoule et précipitera le départ d'Adam, à qui Gracie demande subitement de décamper. Sauf qu'avant de partir, le garçon observe par la fenêtre une silhouette inquiétante : décharné, à moitié nu et trempé, Jamie Marks les regarde.

La grande beauté de ce film de fantômes réside dans une idée simple : figurer moins l'investissement d'un réel par un fantôme que faire glisser ses personnages « issus du réel » au pays de fantômes. Tout n'est que décrochages, changements plus ou moins subtils de dimension. A mesure qu'Adam se rapproche du fantôme de Jamie, il s'éloigne de Gracie. Ces distances sont moins orchestrées par les relations mises en scène entre les personnages (très pudiques, souvent muettes) que par de délicates idées de mise en scène. Trois fois nous voyons Adam sortir de la maison de sa petite amie. A chaque fois, la caméra se tient plus loin de lui et l'importance de la merveilleuse maison illuminée diminue au profit de l'invasion de la neige dans le champ.

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La ville, déjà assez déserte, semble se vider plus encore au contact de Jamie. D'étranges silhouettes jamais vues jusqu'ici font leur apparition, et le tunnel en bordure de la ville cache de plus en plus d'âmes en peine. Jamie tire doucement Adam dans une dimension qui crée des rapports nouveaux entre les choses et les lieux. Sublime séquence qui voit le fantôme demander à son ami de chair et de sang de le rejoindre dans le placard de ce dernier. Une fois à l'intérieur, ils s'estompent tous deux dans le noir. Quand ils en sortent, ils ont rejoint un nouveau placard : celui de Gracie, qu'ils peuvent maintenant observer, directement du recoin planqué de sa chambre fantasmatique.

Une nuit, Adam quitte Jamie et rejoint l'épicerie de la ville. Mais ce lieu n'appartient pas au pays des morts, et clairement Adam n'est plus dans celui des vivants. La lumière de l'épicerie l'aveugle, les sons l'assourdissent, et il n'arrive qu'à peine à communiquer avec le vendeur. Ils partagent le même espace, mais un glissement dimensionnel s'est opéré et c'est épuisé et hors du monde qu'Adam rejoindra l'extérieur du magasin, soulagé mais désorienté.

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En plus de ce glissement d'une dimension du réel à l'autre, tout un jeu autour de la frontière entre la vie et la mort s'opère. Gracie revient toujours à l'endroit où elle a découvert le corps de Jamie. Adam va jusqu'à s'allonger à l'endroit précis où on l'a retrouvé. La symbiose entre les deux garçons se fait aussi au détour d'un plan où, par transparence, le visage de l'un et de l'autre sont mêlés sur une photographie du livre d'or de l'école. Lorsque Jamie apparaît pour la première fois, difficile de déterminer à quel point il appartient au monde et à quel point il s'en détache. Quand il marche le long de la rivière, de nuit, sa présence n'a pas moins de réalité que cette rivière merveilleuse coulant vers l'infini ; au contraire.

Un doute obsédant se diffuse progressivement, aussi : est-ce que toute cette galerie de personnages atones, accidentés, presque éteints, ne seraient pas tous morts, comme dans Marienbad, «  probablement depuis longtemps déjà » ? Si Carter Smith ne donnera jamais la réponse, il y a peu de chance que, quelle qu'elle soit, elle se montre relativement réjouissante.

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Commentaires   

 
#1 Sophie 04-02-2015 11:00
Très belle critique, très beau film aussi.
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