TAG (Sono Sion – 2015)

Réalisation : Sono Sion

Scénario : Sono Sion d'après le roman de Yûsuke Yamada

Interprétation :  | voir le reste du casting

 

Sono Sion, l’enfant chéri de L’Etrange Festival, revenait cette année avec deux des six longs-métrages (plus un actuellement en postproduction) qu’il a réalisé au cours d’une année hyperactive. Avant la présentation de Hiso hiso boshi au festival de Toronto, L’Etrange avait donc sélectionné Love & Peace – le « film de kaiju » annoncé par le maître lui-même lors de la présentation de Tokyo Tribe l’an dernier – hors compétition et Tag, sensation du dernier festival Fantasia de Montréal, en compétition officielle. On comprendra cette distinction non négligeable à la lumière de la différence de qualité et d’énergie entre les deux projets. Amusant, original et décomplexé, Love & Peace déçoit cependant par une mise en scène plus instrumentale que véritablement inspirée et un positionnement moral hérité des comptes de Noël hollywoodiens, avec lesquels il partage un sentimentalisme qui apparaît comme un peu paresseux et auquel l’auteur de nous avait pas habitué. Beaucoup plus radical, Tag s’impose comme un exercice de style de haut vol, parfois brouillon et dont certaines scènes sont complètement à côté de la plaque, mais dont les moments forts sont parmi les séquences les plus convaincantes vues sur (grand) écran cette année.

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A ce titre, la très longue scène d’ouverture est un exemple grandiose des possibilités créatives offertes par les technologies modernes. Plan aérien filmé par un drone, effets numériques excessifs et caméra virevoltante, Sono Sion nous offre ici le début de film le plus marquant de 2015, plongeant une adolescente lunaire dans un cauchemar apocalyptique tout droit sorti d’un épisode de La quatrième dimension. S’ensuit une bonne demi-heure survoltée pendant laquelle la réalité est très largement contaminée par les rêves et cauchemars surréalistes (ou bien est-ce l’inverse ?) qui semblent n’appartenir pas plus à l’héroïne qu’à ses camarades de classe agitées. Avec cette première partie de film très réussie, le cinéaste japonais nous propose une interprétation toute personnelle et franchement inattendue de l’apocalypse adolescente d’un Gregg Araki dont on ne s’attendait pas à trouver les réminiscences ici. Et la sauce prend, lève et éclate dans un jaillissement inspiré de séquences qui alternent avec brio les temps de latence et les explosions hystériques. A travers quatre figures d’adolescentes gentiment marginales, Sono Sion dresse le portrait délicat d’une jeune fille japonaise moderne et volontaire, forcée de réagir en catastrophe aux agressions hyper brutales du monde dégénéré qui l’entoure. Cette première partie évanescente au romantisme adolescent concassé par une très mauvaise remontée d’acide est de très loin la plus réussie d’un film qui possède le défaut toujours cruel de commencer beaucoup mieux qu’il ne se termine.

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Inspiré d’un roman populaire de Yusuke Yamada (Riaru onigokko, paru au Japon en 2001 et déjà plusieurs fois adapté à l’écran), Tag se prend au piège de son propre programme après une rupture narrative et un raccord entre deux séquences pourtant très réussi. Au fur et à mesure que le film avance, l’inspiration du cinéaste semble se muer en remplissage d’un cahier des charges ponctué d’un trop grand nombre de fausses bonnes idées qui plombent l’avancée de plus en plus erratique du film, qui semblerait presque avoir été abandonné en cours de route. Dès lors, et au regard de la qualité très moyenne de l’autre film présenté à L’Etrange cette année, on se prend à s’interroger : le cinéaste japonais ne serait-il pas devenu trop prolixe, au risque de bâcler des films bourrés de potentiel ? Tag laisse un goût d’inachevé dont la déception est à la hauteur du talent débridé qui éclabousse ses 30 premières minutes, et qui s’éteint définitivement lors d’un épilogue navrant de platitude et qui empêche le cinéaste d’aller au bout de l’un des idées les plus radicales et originales du film.

Comment dès lors expliquer un tel grand écart d’inspiration et de qualité ? Peut-être tout simplement en y voyant l’expression de la créativité souvent turbulente de Sono Sion, dont le travail s’impose film après film comme une célébration de la liberté créatrice et des qualités cathartiques d’un cinéma toujours plus orgasmique. Le cinéma du maître japonais est ainsi un plaidoyer incarné pour la libération créative totale et l’absence de limites personnelles, amenant le cinéaste à sauter d’un style et d’un ton à l’autre avec une aisance déconcertante. Ce cinéma de l’expérimentation constante ne vise pas toujours juste et déçoit forcément les attentes d’aficionados de l’un ou l’autre de ses films majeurs, dont il a tôt fait de s’éloigner radicalement dès le(s) projet(s) suivant(s). Reste un style reconnaissable marqué par la fluidité d’une caméra qui se déplace librement au gré d’un univers en constante mutation, poreux et qui fait de chaque film un bulle esthétique qui semble continuer son expansion longtemps après le générique de fin et le retour des lumières du monde extérieur. Univers féministe aussi, puisque les femmes y occupent souvent une place centrale et incarnent des figures héroïques, charismatiques et toujours en quête de libération.

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Le projet de Sono Sion semble ainsi être de coloniser le monde réel en y apposant des couches filmiques qui se superposent comme autant de couleurs, transformant une réalité terne et ennuyeuse en une toile qui ne demande qu’à être atomisée pour laisser place à un monde-œuvre, à l’image des débuts du cinéaste qui déclamait des poèmes dans les rues de Tokyo. L’accumulation des films ne serait ainsi pas tant un calcul que l’expression d’un enthousiasme presque hystérique à profiter de la dynamique actuelle afin de continuellement s’élancer dans une multitude de gestes créatifs libérateurs. Créer pour vivre libre. Et s’il est bien une chose que nous apprend Tag, c’est que 30 minutes réussies d’un film de Sono Sion, c’est déjà beaucoup mieux que la totalité de la très large majorité des longs-métrages qui trouvent ou ne trouvent pas le chemin des écrans aujourd’hui. Voilà qui en dit beaucoup sur la productivité et l’inspiration actuelle du maître, et donne envie de découvrir très rapidement les cinq (!) autres films qu’il a réalisé en 2015.

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Commentaires   

 
#2 pacboy 07-10-2015 15:45
au final bien court (lui habitué aux films de 2h, n'en livre qu'1h30)

Par contre, pour Love and Peace, vu aussi à l'étrange festival, c'est marrant de voir que son film "personnel" de cette année, m'a semblé en fait bien plus lisse étonnement, j'avais l'impression de voir toy story 3, certes un bon film, mais peu reconnu du Sion dedans. La partie kaiju, faisant à peine 10 minutes de métrages, et est ce vraiment du film de kaiju ?
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#1 pacboy 07-10-2015 15:39
Houlà si je suis totalement d'accord avec toi sur la première partie, où carrément sur la fin de la seconde scène principal du film, j'ai carrément pleuré de joie, tellement on a enchaîné des scènes d'une folie ahurissante, justement pour moi cette seconde partie, qui se veut petit à petit descendre, devenir plus intimiste, plus posé, jusqu'à sa scène finale, carrément sans aucun artifice, est pour ma part réussi, aimant le cinéma de Sono Sion, que cela soit ces projets fous comme why don't you play in hell ou love exposure, ou ces projets plus posés comme land of hope ou to be sure to share.

Sono déstructure le "film d'action" le prenant à l'envers totalement, et cette folie dès le début du film, s'estompe pour donner plus de poésie à ces différentes tableaux de rêveries. C'est dans ce sens que je trouve surement le film complet, proposant tout le génie de Sono Sion, , dans une logique claire et nette, perturbante puis qu’à l'envers, à l'image de son cinéma, dans un best of
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