Ava's Possessions (USA - 2015)

Réalisation / Scénario : Jordan Galland

Interprétation : , William Sadler, Carol Kane | voir le reste du casting

 

Peu secret, Ava's Possessions dévoile son programme dès le départ : une scène d'exorcisme en caméra subjective épouse le regard de la possédée qui cherche, tétanisée, à voir à quoi ressemble son propre visage. Lorsqu'elle croise enfin un miroir, c'est trop tard. Même si elle est toujours possédée (sa voix rauque en témoigne), son visage n'est finalement pas si éloigné du sien, comme si la possession n'avait pas lieu vraiment, comme si elle se réveillait d'un affreux cauchemar. En nous refusant l'image archétypale du visage hystérisé des possédés du cinéma d'horreur post-L'exorciste, Jordan Galland (Alter Egos, 2012) nous envoie un signal clair : ce que nous allons voir prendra sa source dans nos cauchemars cinéphiles, mais apparaîtra de biais, en nous refusant l'image qui les syncrétise, en refusant le cliché. On ne nous montrera pas le visage d'une énième ersatz de Linda Blair éructant et vomissant au visage du spectateur, puisque le spectateur incarne dans cette séquence ce visage qui se dérobe à son propre regard. La jeune fille possédée est un cliché enfoui au fond de notre tête, et quand nous regardons son image dans les yeux, elle s'est volatilisée.

S'ensuit un générique aux fortes teintes 80's, entre urbanité extrême (on est bien à New-York, celui de Frank Henenlotter ou William Lustig bien plus que celui de Woody Allen) et fétichisme pop de néon. A travers ces quelques minutes inauguratrices, le cinéaste nous place d'emblée dans un écrin identifié, tout en nous cachant le joyau qu'il enserre. En clair, il ne s'agira pas ici d'hommage, ni même de parodie (quand bien même le film sera aussi une comédie), mais d'une promenade au milieu de signes identifiés dont la plus pure expression ne se dévoilera jamais tout à fait.

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Et c'est précisément ce que raconte Ava's Possessions : Ava est cette jeune femme fraîchement exorcisée qui va devoir composer avec un gouffre catastrophique : qu'a-t-elle fait pendant les trente derniers jours, pendant qu'elle n'était plus elle-même ? Et là où le film se montre particulièrement efficace, c'est dans la peinture de ce monde d'après, vide et dont la banalité conserve encore quelques traces d'une folie oubliée mais tenace. La famille d'Ava est de retour, mais semble la soutenir moyennement. Dans leur regard se cache l'horreur qu'elle pense leur avoir inspirée. Mais leur réaction n'est pas le seul signe d'un monde qui conserve les marques de son cauchemar : les visages sont figés, la mère arbore un cache de pirate sur l'œil, les couleurs sont trop vives pour être honnêtes. Le monde est familier, mais il porte encore les vestiges de l'enfer qui l'a traversé.

La suite immédiate est au diapason : les plus beaux moments du film sont ceux qui s'attardent sur la jolie Ava errant dans son loft sale et dérangé, scrutant les ruines de ce mois oublié tout en cherchant les indices qui lui permettraient de se le remémorer. Métaphore transparente d'une période d'oubli et de perte durant laquelle la jeune femme n'était plus elle-même, cette possession est également le point de départ astucieux d'une intrigue policière lorsqu'au milieu des décombres de son loft renversé, elle découvre des tâches de sang.

Cette confusion est rehaussée par des remontées acides de souvenirs possédés, dans lesquels apparaissent d'affreux démons et d'étranges paysage brumeux et colorés comme un rêve de Mario Bava.

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Si l'on pense à Bava par la suite, c'est d'ailleurs moins à Mario qu'à Lamberto, puisque les démons qui jalonneront le film évoquent immanquablement ses Démons à lui. Si l'imagerie camp décomplexée est parfois rafraîchissante, elle cantonne un peu trop le film à une note d'intention pas toujours très bien exécutée. Ainsi, passé un premier acte mystérieux et hypnotique, jouant sur un équilibre fragile entre horreur intimiste et comédie pop, Jordan Galland peine non seulement à maintenir cet équilibre mais surtout à rendre avec force cette idée de cauchemar démoniaque que vendait le début du film. Au fil du déroulement, les idées s'appauvrissent et le monde fantasque qui se cache dans le cerveau que nous épousions durant le premier plan échoue à se dévoiler avec force. Au lieu d'intrusions répétitives de visages démoniaques kitsch et de ces mêmes plans (très beaux par ailleurs) de lieux brumeux aux couleurs de l'enfer, on aurait aimé pénétrer davantage dans cet enfer. La belle idée de départ devient ainsi frustrante, puisque ce visage infernal qu'on refusait de nous montrer au début n'aura été que l'annonce d'un enfer auquel on nous refusera au bout du compte l'entrée.

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